Histoire
À quoi sert la reine d’Angleterre ?

À quoi sert la reine d’Angleterre ?

Depuis Victoria jusqu’à Elizabeth II, les rois et reines d’Angleterre ont tenté d’inventer les fonctions d’un monarque sans pouvoir.

L’année 2012 est celle de la reine d’Angleterre. Tout au long du premier semestre, elle a célébré avec faste son jubilé de diamant : 60 ans de règne, 86 printemps et une popularité au zénith. La fête devait être belle, comme sait si bien le faire la Vieille Angleterre avec son cérémonial d’un autre âge. Les cérémonies commencées en février se poursuivent depuis à travers le Commonwealth. La presse s’enthousiasme, les boutiques de souvenirs font le plein de clients, les calicots aux couleurs de la couronne s’arrachent comme des petits pains. Le point d’orgue devait être marqué, le 3 juin, par la grande parade navale qui devait voir plus de mille navires défiler, Union Jack au vent, sur la Tamise, en hommage à Sa Gracieuse Majesté. Vue de l’étranger, cette ferveur étonne pour une souveraine qui, semble-t-il, a si peu de pouvoir. C’est que son rôle est d’une autre nature. Après Guillaume IV, mort en 1837, qui avait choisi de s’immiscer dans la vie politique de son Parlement et de ses Premiers ministres, la reine Victoria a inauguré une autre vision de la royauté. Totalement soumise au Parlement, elle mobilise d’autres ressorts.

Une fois rentrés dans les casernes les uniformes rutilants des régiments de la garde après un Trooping the Colour, une fois remisé aux écuries le «carrosse irlandais» utilisé par la souveraine lors du discours du Trône, une fois refermé le papier glacé des magazines people, il ne reste, de fait, que bien peu de chose du pouvoir royal ! Walter Bagehot, le célèbre publiciste anglais dont The English Constitution, publié en 1867, est encore la bible des milieux politiques britanniques, définit en ces termes la fonction royale : «Le souverain dispose de trois droits, le droit d’être consulté, le droit d’encourager, le droit d’avertir. Or, ces droits et l’usage qui en a été fait ont joué depuis près de deux siècles un rôle capital qui a contribué à façonner le visage du Royaume-Uni. reine-victoriaLorsqu’en 1837 la nièce de Guillaume IV, Victoria, monte sur le trône à l’âge de 18 ans, la répartition des rôles entre le Premier ministre et la couronne n’est pas tout à fait fixée. Le royaume n’a pas de Constitution écrite. Seuls quelques textes charpentent son architecture institutionnelle, l’Habeas Corpus Act de 1679, le Bill of Rights de 1689, qui a mis en place la primauté du Parlement et la monarchie constitutionnelle, et I’Act of Seulement de 1701, qui a posé le principe définitif de la séparation des pouvoirs et de la succession protestante. Le reste résulte d’une longue pratique, d’une coutume non écrite qui est la marque de fabrique des pays de common law.

A son arrivée sur le trône, Victoria proclame aussitôt qu’elle entend se couler dans le moule parlementaire dont elle hérite : Je n’ai jamais marqué publiquement mon attachement pour aucun parti et je ne suis d’aucun parti. Mais il y a loin des principes aux actes. Dans les premières années, son cœur penche vers le Premier ministre whig – libéral -, lord Melbourne, qui la chaperonne avec respect et affection. En 1839, elle s’incline devant le verdict des urnes et nomme le tory – conservateur – sir Robert Peel Premier ministre. Mais elle intrigue dans l’ombre, négocie en sous-main avec le Parlement. Peel démissionne ; elle peut rappeler son cher Melbourne aux affaires.

Dans les années 1880, alors que s’affrontent les deux grandes figures de la politique britannique, Benjamin Disraeli, le conservateur impérialiste, et William Gladstone, le libéral libre-échangiste, elle est clairement du parti de Disraeli. Elle supporte avec agacement la réforme électorale de 1885 qui réduit le poids de la Chambre des lords et lui impose définitivement de choisir le Premier ministre dans les rangs du parti majoritaire aux Communes. Elle engage une guérilla avec le Premier ministre Gladstone, multiplie les contacts avec les ministères, tente de se procurer les informations qu’on lui cache. Sans succès. L’Irish Home Rule, qu’elle juge inacceptable car il réduit les prérogatives de la couronne dans l’Irlande catholique, est adopté malgré son opposition. Elle doit se contenter de signer les actes qu’on lui présente quotidiennement dans les fameuses boites rouges, les red leatherdispatch boxes qui jusqu’à aujourd’hui continuent de circuler entre le 10 Downing Street et le palais.

 Si ce combat est perdu pour jamais, elle se trouve un autre rôle, capital, qui perdure encore : incarner le pays, porter à son sommet la force des symboles. Alors que l’ère hanovrienne avait été marquée, au XVIII° siècle, par des rois dilettantes, amoureux de plaisirs et de chasses, l’ère victorienne marque un changement de style. La reine devient l’incarnation du pays, de ses vertus et de ses gloires. Le modèle d’harmonie familiale qu’elle cultive avec son époux chéri, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, répond parfaitement au développement d’une bourgeoisie britannique, pétrie de valeurs protestantes et d’austères ambitions mercantiles. Après la mort du prince, son couronnement comme impératrice des Indes, en 1876, marque l’apothéose du Britannia ru les et de la communion de tout un peuple dans le vertige de la puissance.

 Grâce à Victoria, l’Empire britannique est désormais un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. Son rayonnement est encore renforcé par l’extraordinaire longévité de la souveraine qui devient «la grand-mère de l’Europe». Ses neuf enfants et vingt-neuf petits-enfants ont presque tous contracté des unions royales. Sa fille Vicky devient impératrice d’Allemagne et six de ses petites-filles épousent des têtes couronnées : Haakon VII de Norvège, Constantin de Grèce, Nicolas II de Russie, Ferdinand de Roumanie, Gustave VI de, Suède, Alphonse XIII d’Espagne. Tous les foyers britanniques conservent pieusement les gravures où s’étalent ces flatteuses unions, pour la plus grande gloire de l’empire.

 En 1901, Edouard VII, le prince de Galles, monte sur le trône après une interminable attente, davantage marquée par les frasques Belle Epoque que par le brio politique. Pourtant, dès son entrée en fonction, il prend très au sérieux la mission royale. Il a bien compris qu’en politique intérieure, il ne peut rien faire. Alors, il s’engage énergiquement en politique étrangère. Il s’efforce d’utiliser sa nombreuse parentèle couronnée pour la rapprocher du Royaume-Uni. Ses convictions sont claires : il faut assurer la paix de l’Europe en multipliant les alliances afin de neutraliser son neveu Guillaume II d’Allemagne qui l’irrite au plus haut point avec ses prétentions insensées, ses gesticulations belliqueuses et ses postures de matamore. Tout passe par une alliance avec la France, un pays qu’il chérit particulièrement pour y avoir passé tant de bon temps lors de ses virées avec «les petites femmes» de chez Maxim’s ou du Chabanais. Edouard VII est incontestablement le maître d’œuvre de l’Entente cordiale. En 1903, son voyage à Paris est un triomphe. Alors qu’on l’attend avec méfiance, en raison du rôle joué par l’Angleterre dans la guerre des Boers, il parvient à retourner l’opinion, séduit par sa prestance et sa bonhomie. La foule se met à acclamer le plus parisien des Anglais. Sur les Grands Boulevards, on chante « Vive notre roi !». Le reste n’est plus qu’affaire de chancellerie. Son voyage en Russie, en 1908, produit les mêmes effets. Le Foreign Office n’a qu’à parachever l’affaire. Grâce à Edouard VII, la Triple Entente est née. La Triplice, qui réunit l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie, peut se faire du souci.

La fin de son règne, en 1910, et le début de celui de George V sont assombris par une crise institutionnelle qui n’a pu être dénouée que par l’intervention du souverain. Depuis 1909, le Premier ministre libéral, Asquith, s’efforce de faire adopter une réforme financière et fiscale bloquée par la Chambre des lords, éminemment conservatrice. On demande au roi de trancher. Il s’y refuse, rappelant qu’il est au-dessus des partis. Il ne veut pas descendre dans l’arène. Mais il trouve un biais. A la demande d’Asquith, il indique qu’il ne serait pas nécessairement opposé à la nomination d’une fournée de «pairs» qui balaieraient la majorité de la Chambre haute. La simple menace d’une intervention royale suffit à ramener les lords à la raison. The Parilament Act 1911, qui réduit à deux ans le droit de veto de la Chambre des lords et qui a été voté par les deux chambres, est le fruit de la manœuvre du roi. L’année 1914 impose à George V d’endosser une nouvelle tunique, celle de chef de guerre. Il devient l’incarnation du patriotisme britannique au point de changer son nom de Saxe-Cobourg-Gotha en celui de Windsor. S’il ne prend pas personnellement part aux opérations, il va sur tous les fronts, fait 450 inspections, remet lui-même plus de 50000 décorations et visite près de 300 hôpitaux. La famille royale paye aussi de sa personne. Le prince de Galles est tenu à l’écart du front, mais le cadet participe à la bataille du Jutland à bord du HMS Collingwood. Le peuple des tranchées s’identifie comme jamais au roi en uniforme.

Après-guerre, George V joue encore un rôle politique non négligeable. Lorsqu’en 1923 le Premier ministre conservateur Bonar Law doit démissionner pour raison de santé, en l’absence de volonté ferme du Parlement, le roi impose Stanley Baldwin de préférence à lord Curzon qui avait pourtant les faveurs de l’opinion. En 1931, lorsque Ramsay Macdonald présente sa démission, le souverain la refuse et lui impose, compte tenu de la gravité de l’heure, de former un gouvernement d’union nationale. Il s’agit là de circonstances exceptionnelles résultant des soubresauts du parlementarisme. Lorsque la majorité est claire, il faut s’incliner. En 1924, pour la première fois de l’histoire, il est contraint de nommer un gouvernement travailliste. Il se contente de noter dans son journal : «Aujourd’hui, il y a vingt-trois ans mourrait ma chère Grand-Maman. Je me demande ce qu’elle aurait pensé d’un gouvernement travailliste. »

Le jubilé de 1935 marque l’apogée de l’Empire britannique, auréolé du double prestige de sa victoire contre l’Allemagne en 1914-1918 et de son expansion géographique. 1936, «l’année des trois rois», est à la fois la preuve de faiblesse constitutionnelle du souverain mais aussi celle de la vigueur de l’institution monarchique. Le successeur de George V, Edouard VIII, monte sur le trône, encombré d’un terrible secret. Il aime passionnément Wallis Simpson, une Américaine deux fois divorcée. Il veut l’épouser. Mais il est en même temps, en vertu de sa charge, chef de l’Eglise d’Angleterre et défenseur de la foi – Defender of the Faith. A l’époque, il n’est pas concevable que la future reine ait « trois maris vivants », pour reprendre une expression de la reine Mary. Le Premier ministre Stanley Baldwin s’oppose de toutes ses forces au mariage, d’autant qu’il craint les sympathies germaniques d’Edouard VIII. Il le menace d’un vote hostile des Communes et d’une motion des dominions. Le souverain s’incline. Il n’ose pas jouer «le parti du roi», le peuple qui pourrait compatir au malheur d’un souverain triste, empêché de mener à son terme sa folle romance. Il abdique. Les règles parlementaires l’emportent. Le Premier ministre a le pas sur le souverain, même dans le choix de son épouse. La couronne revient à George VI, le roi bègue, immortalisé au cinéma par Le Discours d’un roi.

 Il n’est pas pire moment pour accéder au trône. Aux marches du Rhin, les bruits de bottes se font entendre. Hitler avance ses pions dans toute l’Europe. S’il accepte les positions de Chamberlain à Munich, très vite George VI pense la guerre inévitable. Il multiplie les mises en garde au Foreign Office avec la complicité de lord Halifax. Pressentant qu’il aurait bientôt à endosser à nouveau le rôle de George V, il s’efforce de mettre en scène la famille royale, modèle idéal des vertus britanniques. C’est le temps de la « firme royale. Des images idylliques avec son épouse, Elizabeth, et ses enfants souriants à la vie. C’est aussi le temps de la diplomatie officielle, des voyages en France, aux Etats-Unis, au Canada, dans les dominions pour nouer des complicités d’homme qui au jour de la grande épreuve serviront l’Union Jack.

Une parole au-dessus de la mêlée, la reine n’ayant rien à briguer

La guerre le trouve prêt à devenir l’icône de la résistance, de l’esprit de Churchill et de la bataille d’Angleterre. Quand le vieux lion rugit : «We shall never surrender  (« Nous n’abandonnerons jamais»), le roi donne l’exemple. La famille royale reste à Londres sous les bombardements du Blitz. Neuf fois, le palais de Buckingham est touché, jamais les toyals ne partent se mettre à l’abri. La reine Elizabeth a cette phrase historique : «Je suis heureuse que nous ayons été bombardés. Je peux maintenant regarder l’East End en face.  elisabeth-reinePar le miracle de la TSF, pour la première fois, un roi peut faire partager sa volonté à son peuple. A l’automne 1940, le discours de la jeune Elizabeth aux enfants de l’empire marque durablement les mémoires. «La firme« soutient ses sujets. Elle se soumet au même rationnement. A Buckingham, les valets sont toujours en livrée, la vaisselle est de vermeil, mais la pitance est maigre et le chauffage éteint. Et puis, la famille royale paye l’impôt du sang. En 1940, le cousin germain du roi, lord Frederick Cambridge, tombe au champ d’honneur. En 1942, c’est au tour du duc de Kent de disparaître en service commandé, au nord de l’Ecosse.

Autant que celle de Churchill, la victoire de 1945 est celle de la figure royale qui l’a accompagnée, une figure royale qui aussitôt les hostilités terminées, accepte les règles du parlementarisme et constate à son grand déplaisir que les électeurs préfèrent Attlee, le travailliste, à Churchill, le conservateur victorieux.

La mort de George VI, en 1952, suscite une grande émotion. Elizabeth II lui succède à 25 ans, à peine plus âgée que la reine Victoria, lorsqu’elle monta sur le trône. Ses presque soixante ans de règne ne marquent aucune rupture dans la pratique institutionnelle du Royaume-Uni. La reine règne mais ne gouverne pas. Les Premiers ministres se succèdent au gré des élections. Elle n’intervient jamais dans la politique intérieure. On ne lui a jamais connu de propos discourtois sur l’un quelconque de ses Premiers ministres. Elle lit loyalement les discours du Trône qu’on lui soumet. La seule prérogative propre qui lui reste est le droit de grâce, symbole s’il en est des droits régaliens.

Son rôle principal est d’incarner et d’unir. Unir le peuple, par sa présence, par le millier d’organismes de charité qu’elle préside, par l’image exemplaire d’une vie consacrée à sa charge. Unir les peuples à la couronne par sa fonction de Head of Commonwealth, de chef du Commonwealth. Une fonction considérable ! N’oublions pas qu’aujourd’hui, ce sont 54 Etats qui la reconnaissent comme leur souveraine nominale ! Les dizaines de voyages officiels auxquels elle a participé dans les anciennes colonies sont considérés comme un puissant soutien à la diplomatie britannique. Lord Carrington, ministre des Affaires étrangères de Margaret Thatcher ne disait-il pas : Un seul voyage de la reine fait plus pour l’Angleterre que le travail de nos ambassadeurs pendant toute une année… La représentation en somme pour toute mission.

Le malheur est que représentation rime désormais avec peptonisation. Un instant, au moment des affaires autour de Diana, on put croire que la monarchie était menacée. Si les membres de la famille royale ne sont que des stars couronnées, s’ils se comportent comme tout le monde, se répandent dans les médias, divorcent piteusement et se jettent dans les bras d’un potentat oriental, que leur reste-t-il de plus que tout un chacun ? L’essentiel ! La distance qui perdure et le faste qui demeure. En ce début du XXI siècle, la couronne de Windsor et, dans une moindre mesure, le Saint-Siège sont les seuls Etats à conserver intactes les liturgies de la Vieille Europe. Cette anomalie magnifique au charme suranné irrite parfois, mais ne laisse personne indifférent. On en sourit, on s’en moque un peu, mais finalement on succombe au sortilège. Il n’est qu’à voir le succès planétaire du mariage du prince William et de Kate. Tant qu’il y aura des hommes, les contes de fées des princes et des bergères feront toujours rêver dans les chaumières.

Au-delà de ce rôle visible, de ce pouvoir apparemment très ténu, le monarque anglais exerce en outre un autre pouvoir, invisible mais réel : celui d’entendre, de conseiller et d’avertir les Premiers ministres qui chaque mardi sont reçus en audience pour évoquer les affaires du pays. La reine n’a rien à briguer, rien à espérer, rien à conquérir. Sa parole est de ce fait au-dessus de la mêlée. De l’avis de tous, ces rendez-vous sont des moments très riches, au cours desquels elle peut faire partager son expérience vieille de plus d’un demi-siècle. Une seule fois, dans une interview à la BBC diffusée en 1992, la souveraine s’est expliquée sur ce soft power qu’elle compare à une éponge : Ils se confient à moi, ils me disent ce qu’ils font ou s’ils ont des problèmes. Quelquefois on peut aussi les aider. Ils savent que l’on est impartial. Je pense que c’est plutôt bien d’avoir l’impression d’être une sorte d’éponge, et que tout le monde vienne vous dire des choses. Et il y a certaines choses qui restent là, d’autres qui sortent par une oreille, et d’autres qui ne sortent absolument jamais. De ces choses que l’on garde et que l’on sait simplement… Alois parfois, il est possible de donner son point de vue, qu’ils n’avaient peut-être pas considéré sous cet angle-là.

En somme, le savoir et le silence : une réserve inestimable de puissance, qui doit bien avoir son utilité puisque selon un sondage de février 2011, seuls 13 % des Britanniques se prononceraient en faveur de la République.

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