En mai 1610, le roi de France Henri IV est à Paris. Souverain guerroyeur, il a pacifié un royaume divisé, mis un terme provisoire aux guerres de Religion en contenant la Ligue catholique formée contre lui et a assuré sa succession en faisant couronner la reine Marie de Médicis, régente désignée du futur Louis XIII. L’esprit accaparé par la campagne des Pays-Bas, il semble animé d’une crainte inexpliquée. Le 10 mai, il fait part à Sully, son fidèle conseil, d’une vision persistante : « Pardieu, je mourrai en cette ville et je n’en sortirai jamais. » Non loin de là, dans les rues entourant le palais du Louvre, François Ravaillac, un individu mystique aux allures de vagabond, affûte ses armes.

Le 14 mai, au Louvre, Henri IV se lève de bon matin, d’humeur apparemment joyeuse. Il est en réalité rongé par l’inquiétude : depuis quelques jours, de nombreuses prémonitions annoncent sa mort. Il enchaîne les entretiens diplomatiques puis se rend à son cabinet. Arrivé devant son écritoire, il découvre un billet l’avertissant d’un danger mortel. Il en fait part à la reine, qui tente de le dissuader de sortir. Mais l’exercice du pouvoir ne tolère aucune faiblesse. Il doit se rendre à l’Arsenal auprès de Sully dans l’après-midi. La suite est un enchaînement de négligences qui vont entraîner l’irréparable. En dépit des avertissements, Henri IV refuse de renforcer sa garde personnelle. Il monte dans son carrosse accompagné de ses plus proches compagnons, le maréchal de Lavardin, les ducs d’Épernon, de Montbazon, de La Force, de Liancourt, les sieurs de Roquelaure et de Mirebeau. Lorsque le cortège se met en marche, il ordonne qu’on relève les ridelles de cuir des fenêtres afin qu’il puisse admirer les décorations des rues. Il s’appuie nonchalamment sur l’épaule du duc de Montbazon, qui lui lit une lettre. Absorbé, il n’est pas sur ses gardes. Jamais le roi n’a été si vulnérable et exposé.

Un attentat réussi en plein Paris

François Ravaillac se tient au bout du pont-levis du Louvre, un poignard dissimulé sous son chapeau. Plus tôt dans la matinée, il a tenté d’approcher le roi en pleine messe dans l’église des Feuillants mais en a été empêché par l’irruption du duc de Vendôme. Il pense enfin tenir sa proie mais se rend compte au passage du convoi que le duc d’Épernon est exceptionnellement assis à la place du roi. Il décide de suivre le carrosse, qui progresse lentement dans les rues de Paris vers la rue Saint-Denis. La voie est étroite et encombrée ; les marchands ambulants et les échoppes rendent la circulation difficile. Vers 16 heures, la voiture s’immobilise rue de la Ferronnerie. Pour éclaircir la route, tous les valets sont descendus de leur marchepied. Pour Ravaillac, le moment est venu de passer à l’acte : il n’aura probablement plus jamais une telle occasion d’approcher le roi. Il bondit et, s’appuyant sur le rayon d’une roue, plonge à l’intérieur de la voiture. Sa lame s’enfonce une première fois dans le corps du roi, entre la deuxième et la troisième côte, sans atteindre d’organe. Le second coup est mortel : il perfore le poumon gauche du roi, tranche la veine cave et atteint l’aorte.

La mort du « Grand Alcandre »

Poignard ensanglanté au poing, le meurtrier reste en extase devant son forfait. La confusion est si grande qu’il aurait aisément pu se fondre dans la foule. Des gentilshommes l’immobilisent et s’apprêtent à le rouer de coups lorsque le duc d’Épernon s’interpose. Celui-ci ne souhaite pas reproduire l’erreur commise lors de l’assassinat d’Henri III, en 1589 : l’assassin, Jacques Clément, avait été massacré par la garde royale avant qu’on ne l’interroge sur ses motivations. Le carrosse revient en toute hâte au Louvre. L’instabilité du royaume n’autorise aucun flottement : des messagers sont envoyés pour transmettre la nouvelle aux dignitaires du régime, lesquels se dispersent immédiatement dans les provinces afin de juguler toute tentative de sédition. Porté jusqu’au cabinet de la reine, le roi, toujours vivant, est étendu sur un lit. C’est là qu’il expire, entouré de ses proches. La nouvelle se répand ; partout on clame e Le roi est mort I » L’émoi général menace de faire basculer le pays dans la guerre civile. L’Espagne, rivale de la France, voit son ambassade parisienne encerclée par la population ; les ducs hostiles au roi sont contraints de trouver refuge hors des murs de la capitale.

Qui a tué le roi ?

Personne à Paris ne croit à un acte isolé. Les soupçons convergent vers l’Espagne, en guerre avec la France. Les premiers accusés sont les Jésuites, qui, à l’instar du pape, n’acceptent pas que des princes catholiques s’opposent. L’ordre religieux de Jacques Clément, assassin d’Henri III, est accusé d’avoir poussé Ravaillac à agit En janvier 1611, Jacqueline d’Escoman accuse le duc d’Épernon et la marquise de Verneuil d’avoir diligenté l’assassinat pour le compte de l’Espagne. Cette thèse s’appuie sur un fait troublant : les jours précédant le crime, Ravaillac a logé chez Mme du Tillet, maîtresse d’Épernon. Est également suspectée la très impopulaire Marie de Médicis. Devenue régente au nom du dauphin Louis, elle est vainement accusée de complaisance envers l’Espagne. Petite-nièce de Charles henri ivQuint, elle appartient effectivement à la lignée des Médicis-Habsbourg régnant sur la péninsule ibérique. Récemment a été ouverte la piste flamande, alimentée par k recoupement de correspondances : Ravaillac aurait été manipulé par l’archiduc des Pays-Bas Albert de Habsbourg, craignant l’escalade du conflit entre Henri IV et Philippe Ill et souhaitant une régence plus Favorable à l’Espagne.

Vingt et un ans après Henri III, un roi de France tombe sous les coups d’un fanatique religieux. Il est enterré à la basilique Saint-Denis le 1er juillet 1610. À l’annonce de sa disparition, une vague de consternation, plus ou moins sincère, submerge les cours souveraines d’Europe. Cependant, toute porte à croire que le roi a été victime d’un complot politique. Car Henri IV est un souverain controversé, haï de son vivant autant qu’il sera adulé après sa mort. Sa disparition brutale et mystérieuse a fortement accru sa popularité, installant durablement la branche des Bourbons sur le trône de France.

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