Le soir du 13 juillet 1793, une Normande de 24 ans se présente au domicile parisien de Marat, rue des Cordeliers. Elle prétend vouloir dénoncer les proscrits girondins réfugiés à Caen. Barrée par ses domestiques, elle insiste et finit par entrer L’homme la reçoit dans sa baignoire. Travailleur acharné, il est en train de mettre la dernière main aux épreuves du Journal de la République française et écoute avec intérêt le nom des hommes coupables selon la jeune femme de démonstrations hostiles au pouvoir. Le tribun se réjouit : dans quelques jours, les agitateurs seront guillotinés. Subitement, la visiteuse sort un couteau de son corsage et le plonge dans le cœur de l’« Ami du peuple ».

Charlotte Corday

Charlotte Corday n’est pas une ennemie de la Révolution, bien au contraire, Issue d’une famille de petite noblesse — elle est une descendante du grand Corneille —, c’est une femme instruite. Elle lit très tôt les ouvrages philosophiques de Voltaire et de Rousseau, ce qui lui fera dire lors de son procès : « J’étais républicaine bien avant la Révolution ». À Caen, elle suit avec attention les bouleversements parisiens de l’été 1789 et lit les pamphlets révolutionnaires. De sensibilité girondine, elle est scandalisée par l’exécution du roi Louis XVI, en janvier 1793. De même, elle réprouve les massacres de Septembre et la Terreur montagnarde. Le 9 juillet 1793, elle prend la route de Paris. Envisageant d’abord d’assassiner Marat en pleine Convention, elle tente de se procurer un carton d’invitation. En vain Elle n’a d’autre choix que d’essayer de le tuer chez lui. Le contexte politique est à la délation ; elle va s’en servir pour approcher sa victime. Le matin du 13 juillet, Marat reçoit un curieux billet : « Votre amour pour la patrie doit vous faire désirer connaître les complots qu’on y médite ».  Ainsi, le soir, lorsque Charlotte Corday se présente à lui, il la laisse entrer.

Tragédie nationale, séisme politique

Jean-Paul Marat, cette « bête féroce engraissée du sang des Français », est mort ; la baignoire est rouge de son sang. Un homme accouru saisit une chaise et assène un coup à la meurtrière, qui s’effondre. Elle est attachée et emmenée par les gendarmes puis enfermée à la Conciergerie. L’acte paraît incompréhensible aux alliés de Marat comme à ses opposants. Car l’homme, si influent soit-il, n’est pas le personnage le plus puissant de France. À cette époque, c’est Maximilien de Robespierre qui dirige l’État et porte la responsabilité de la répression. Marat n’est que le symbole vivant du triomphe de la Révolution, la caution morale du pouvoir montagnard. C’est de plus un homme reclus, malade, qui serait mort naturellement en peu de temps. Devenu martyr de la nation, il est inhumé en grande pompe au Panthéon. Son assassinat, inutile, met l’opposition dans une position délicate : les Girondins sont vus comme des contre-révolutionnaires. Vergniaud, chef de file de la Gironde, sait que la partie est jouée : « Elle nous tue mais elle nous apprend à mourir… » Les semaines qui suivent voient l’élimination des Girondins. Plus aucun obstacle ne s’oppose à l’exercice de la Terreur jacobine.

Un procès de pure tradition révolutionnaire

Le procès débute le 16 juillet dans la salle de l’Égalité, au palais de justice de Paris. Dès que Charlotte Corday entre dans la pièce, l’assistance est saisie par la douceur de ses traits. Nul ne l’imagine lardant avec sang-froid de sa lame le corps de Marat. Elle s’installe sur la chaise des accusés et subit l’interrogatoire. L’avocat qu’elle a demandé, Me Doulcet, n’a pas eu le courage de se présenter. Son remplaçant, commis d’office par la juridiction, Me Chauveau-Lagarde, fait acte de présence… Elle se défend avec calme et assurance, certaine de son fait, mais les chefs d’accusation sont inexpugnables. Questionnée sur ses intentions, elle affirme avoir agi pour « faire cesser les troubles ». Avec Marat, elle était certaine d’avoir « tué un homme pour en sauver cent mille ». Mais, déjà, le doute s’insinue sur le bien-fondé de sa démarche. À la question du président Montané « Croyez-vous avoir tué tous les Marat ? », elle répond : « Celui-ci mon, tous les autres auront peur… peut-être ».  La suite de l’audience est bouclée au pas de charge. Nul épanchement du côté des avocats ; l’accusation est féroce, et la défense muette. Charlotte Corday est condamnée à la guillotine.

Une exécution publique mise en scène

Il est presque 19 heures le soir du 17 juillet lorsque Charlotte Corday est présentée dans son manteau rouge, habit réservé aux parricides. Elle monte sur une charrette ; une longue procession la mène de la Conciergerie à la place de la Révolution. La beauté de la jeune femme trouble voire subjugue la foule, venue en masse. Dans la rue Saint-Honoré, Robespierre, Danton, Camille Desmoulins se placent sur son passage, fixant la condamnée — image symbolique de la vengeance révolutionnaire. Elle fait preuve, dans le tumulte de la foule, d’une sérénité grave et monte d’un pas ferme vers l’échafaud. Au moment où sa tête tombe, l’assistant du bourreau l’empoigne et la montre au peuple, comme l’usage le permet. Maratiste fanatique, il a l’impudeur de la gifler. Un frisson d’horreur parcourt la place : on croit voir la tête rougir face à l’affront. Ce n’est qu’après sa mort que ses accusateurs chercheront à connaître les motivations réelles de son crime. Ils envisagent qu’elle ait pu agir par amour pour un homme ; aussi ont-ils vérifié sa virginité. À leur grande déception, la jeune femme est déclarée vierge. La thèse du complot fait également long feu : Charlotte Corday a agi seule.

Bilan

Dans son Adresse aux Français, qu’elle a rédigée avant le meurtre, Charlotte Corday ne semble pas avoir conscience de la portée de son acte : «Je veux que mon dernier soupir soit utile à mes concitoyens, que ma tête portée dans Paris soit un signe de ralliement pour tous les amis des lois ! » Elle est convaincue que l’élimination de Marat va enrayer la radicalisation du pouvoir révolutionnaire et ouvrir la voie à une modération girondine. C’est une profonde méprise, une erreur d’interprétation qui, déchaînant la fureur des Jacobins, va aboutir aux heures les plus sombres de la Révolution.

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