Comment en devient César !

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Malgré une documentation abondante — ou peut-être à cause de cette abondance —, la personnalité de jules cesar est plus mal connue qu’on ne le pense. Cette obscurité a été expliquée il y a une quinzaine d’années par un érudit allemand. Il avait relu toutes les biographies de ce personnage récemment publiées et il en avait conclu, avec un humour inconscient, que personne n’avait jamais écrit un vrai César, mais toujours un «César et moi », chaque auteur se plaisant à prendre la place de son héros en imaginant ce qu’il aurait pensé et fait dans ce cas malgré tout peu probable. Dans ces conditions, il est impératif de ne se fier qu’à ce qui est sûr et généralement admis ; il faut renoncer aux hypothèses et admettre que quelques pans de l’histoire de César et de sa personnalité resteront toujours dans l’ombre.

César est né le 13 juillet 100 av. J.-C. dans une famille patricienne de la plus ancienne noblesse de Rome. Son père étant mort jeune, son éducation fut assurée par sa mère, Aurelia, qui lui fit donner une excellente formation dans tous les domaines. A l’époque, le système d’éducation privilégiait la lecture, suivie du commentaire de textes. C’est ainsi que, lisant les grands auteurs et en particulier les historiens, il reçut une formation théorique à la guerre. Très vite, il se mit au service de l’Etat Entre 82 et 79 av. J.-C., il séjourna en Orient pour échapper aux pièges que lui tendaient des hommes politiques déjà inquiets de ses ambitions et de son intelligence, un mélange qu’ils jugeaient dangereux. C’est là qu’il compléta sa formation théorique par la pratique. Presque tout de suite, il entra en quelque sorte comme «auditeur libre» dans l’état-major d’un général.

Puis il eut la chance de participer à un siège, devant Mytilène, et il intervint dans des opérations contre les pirates ciliciens. Il exerça ensuite des charges diverses et suivit la carrière des honneurs : il s’occupa des finances comme questeur, des monuments de Rome comme édile et il présida un tribunal comme préteur. En Espagne, il pleura devant un buste d’Alexandre : à 33 ans (son âge), le Macédonien avait conquis le monde et, même, il était mort. César avait été envoyé dans la péninsule Ibérique comme propréteur et, dès son arrivée, il avait attaqué avec brutalité les habitants du Portugal et de la Galice, avec pour seul objectif de faire du butin ; mais ce fut aussi l’occasion de commander des soldats et de se former à la vraie guerre. L’année 60 av. J.-C. changea tout. César conclut une entente avec Pompée et Crassus. A eux trois, ils formèrent un triumvirat pour s’aider à faire carrière. Dans l’immédiat, chacun avait besoin des deux autres : Pompée avait l’armée, Crassus l’argent, César l’intelligence. A plus long terme, une course devait s’engager entre les trois hommes.

Le premier qui tira profit de cette «combine» fut César, élu consul pour 59 av. J.-C. Le consulat n’était qu’une étape dans son esprit : il voulait un grand commandement pour une grande guerre et une grande carrière. Après quelques péripéties, il obtint d’être envoyé comme proconsul avec autorité sur un vaste territoire correspondant à l’Italie du Nord, au nord de l’ex-Yougoslavie et au sud de la France.

Le menteur magnifique

Arrêtons-nous un moment pour brosser un portrait du personnage en essayant d’éviter les hypothèses. Conformément aux mentalités romaines, chacun devait prouver sa virtus, son dévouement envers l’Etat, et manifester son évergétisme, c’est-à-dire sa générosité à l’égard des citoyens romains. César a pratiqué cette virtus, «le service de l’Etat », dans le domaine civil par l’exercice des magistratures et dans le domaine militaire par les commandements (d’où le sens dérivé de «courage»). Mais était-il sincèrement dévoué à l’Etat ? Ou bien pensait-il avant tout à lui ? Nous n’en savons rien et, à vrai dire, les deux options ne sont pas incompatibles : l’ambition n’exclut pas le patriotisme.

Il était un sportif accompli : il passa sa vie à parcourir le monde à cheval, et, à 52 ans, il traversa à la nage le port d’Alexandrie. Il ignorait la peur : on l’a vu arracher son étendard à un porte-enseigne en fuite et lui dire que l’ennemi était de l’autre côté.

Il a été accusé de débauches ; il était, disaient ses soldats, «l’homme de toutes les femmes, la femme de tous les hommes». Il ne faut pas tomber dans l’anachronisme. Dans ce milieu méditerranéen, l’homosexualité, méprisée, était une accusation banale et nous n’avons trouvé aucune preuve de ce penchant En revanche, il fut sans retenue avec les femmes. Sans doute par goût. Mais aussi pour des raisons politiques : il prétendait descendre de Vénus, une déesse qui présidait aux galipettes et, en même temps, donnait la victoire. Pour prouver qu’elle le protégerait sur les champs de bataille, il se devait de l’honorer sur les champs d’amour. Homme politique, il fut aussi un intellectuel. Non pas seulement un écrivain, mais un grand écrivain. Tous les amateurs de versions latines savent qu’il sert de référence, juste après Cicéron. La Guerre des Gaules et la Guerre civile ont été écrites dans une langue très belle, dépouillée à l’extrême. Il a eu cette idée géniale de parler de lui à la troisième personne : «César fait ceci, dit cela… », Ce qui donne une fausse impression d’objectivité au lecteur.

Car César fut l’un des plus grands menteurs de l’histoire. Il eut l’habileté de ne jamais travestir la réalité quand ce n’était pas indispensable : s’il décrit un paysage, on peut le croire. Pour le reste, il a recours à de multiples astuces. Par exemple, il ne donne jamais le nombre exact de légions dont il dispose : on voit des unités apparaître brusquement ; pour d’autres, on est sans nouvelles d’elles après leur arrivée ; l’objectif était de toujours laisser croire qu’il se battait en position d’infériorité numérique. Bien sûr, il n’était jamais vaincu : quand 7500 légionnaires étaient tués par les Gaulois, c’était la faute des soldats qui n’avaient pas obéi à ses ordres ou de l’un de ses lieutenants qui n’avait pas respecté les consignes. Et ainsi de suite. Ses deux œuvres majeures, la Guerre des Gaules et la Guerre civile, furent des écrits de propagande, dont il a arrêté la rédaction dès que le succès a été assuré. Il a menti pour faire carrière, car il recherchait le pouvoir. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il a parcouru le monde, depuis la Grande-Bretagne jusqu’à la vallée du Nil, depuis l’Afrique jusqu’à l’Anatolie, avec un seul lieu en tête : le Forum romain et la curie qui le jouxte. C’était là le centre politique de Rome, un Etat qui connaissait un régime politique sans exemple : dans l’Antiquité, il fut le seul à passer de l’aristocratie à la monarchie, sans éprouver la tentation de la démocratie. Bien sûr, les citoyens votaient dans les comices ; mais les institutions en place leur ôtaient tout véritable pouvoir. Au temps de César, l’aristocratie romaine était divisée en deux clans.

Les populaires, ainsi nommés parce qu’ils se souciaient du peuple de Rome, avaient élaboré un programme qui n’avait rien de révolutionnaire : ils voulaient une loi agraire qui donnerait aux paysans sans terre des champs pris sur le domaine de l’Etat. Menés par des membres des élites sociales, ils formaient un «parti» réformiste modéré, dont Crassus et César étaient les chefs. César était-il sincère ? Il est impossible de répondre à cette question. Il est même possible qu’il ait vu où se trouvait son intérêt et qu’en même temps il ait senti de la compassion pour les pauvres. Menés eux aussi par des membres des élites sociales, leurs adversaires ne voulaient pas même entendre parler de loi agraire. Ces conservateurs, au sens précis du terme, s’étaient baptisés les optimates, « les meilleurs». Pompée et Cicéron leur servaient de figures de proue.

 Du génie militaire

C’est dans ce contexte que César partit pour la Gaule. Et il s’y révéla un excellent chef de guerre, l’un des plus grands capitaines de tous les temps, à l’égal d’un Alexandre ou d’un Napoléon le’. En France, cette question a longtemps été occultée : l’idéologie dominante au sein de l’Université, le marxisme-léninisme retranché au sein de l’école des Annales, interdisait toute étude d’histoire militaire, discipline jugée inutile et dangereuse (le chercheur courait le risque d’être catalogué comme fasciste). Depuis vingt ans, la perspective a changé.cesar empreur

César avait appris l’art de la guerre durant ses études : tout aristocrate avait chez lui une bibliothèque; et il a complété cette formation sur le terrain, en participant tout jeune à des états-majors. C’est dans le domaine de la tactique qu’il s’illustra le mieux. Il a su faire face à toutes les sortes de combats : bataille en rase campagne (mille exemples, dont Pharsale, en 48 av. J.-C.), bataille en milieu urbain (Alexandrie, en 47 av. J.-C.), bataille navale (contre les Vénètes, en 56 av. J.-C.), sièges (Alésia, en 52 av. J.-C.), contre-guérilla (contre les Eburons, en 54-53 av. J.-C.), etc. Pour une bataille, il disposait ses troupes sur trois lignes, suivant ce qu’on appelait la tripla acies. Puis il enfonçait un coin dans le dispositif ennemi, ou enveloppait une aile, y provoquant la débandade.

Pour un siège, il entourait la ville à prendre par un ou deux longs murs, pour empêcher les assiégés de sortir et de recevoir des renforts, des vivres et même des informations (la guerre psychologique n’était pas loin). Puis il faisait construire une terrasse d’assaut pour atteindre le sommet du rempart ennemi, ou bien une tour sur roues, et diverses machines également mobiles. Ces préparatifs faisaient une telle impression sur les ennemis qu’ils se rendaient souvent avant la fin des travaux. Dans le cas d’une contre-guérilla, il n’était pas embarrassé par les droits de l’homme ; en plus, les insurgés ne pouvaient pas compter sur un appui extérieur ni se réfugier dans un sanctuaire. Il faisait tout incendier, notamment les forêts, et tout tuer, bétail, hommes, femmes et enfants. La question de la stratégie a divisé la critique, au point que certains historiens ont nié l’existence d’une science de ce genre durant l’Antiquité. En fait, César savait approximativement de quelles forces il disposait, quels étaient les effectifs de l’ennemi et comment l’atteindre. S’appuyant sur l’empirisme, il avait élaboré quelques principes simples : attaquer les forces ennemies, les unes après les autres; jouer habilement du terrain et des divisions entre Gaulois. César fit la guerre en Gaule de 58 à 51 av. J.-C. En réalité, la guerre s’étendit sur trois ans, en 57 av. J.-C. (destruction des armées du Nord), en 56 av. J.-C. (destruction des armées de l’Ouest) et elle se ralluma en 52 av. J.-C. (révolte de Vercingétorix).

Les autres années de conflit ne connurent que des opérations mineures. La guerre civile dura de 49 à 45 av. J.-C. ; elle fut coupée par la mort de Pompée, vaincu à Pharsale, en 48 av. J.-C. Légionnaires contre légionnaires, le choc fut plus rude. César y montra tantôt sa prudence et tantôt son audace, dans tous les cas son génie militaire. Il ne gouverna vraiment que pendant dix-huit mois de paix, apportant des réformes profondes : il fit accepter les idées de monarchie et de loi agraire; il développa la romanité dans les provinces et il créa le calendrier julien. Puis il fut assassiné, le 15 mars 44 av. J.C. Laissons le mot de la fin à Pline l’Ancien. Après avoir exprimé son admiration pour l’intelligence de César, cet autre grand écrivain déplora le million de morts causé par la guerre des Gaules et il ajouta qu’il ne lui ferait pas «un titre de gloire d’un pareil crime contre l’humanité ».

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