Gambetta écolier et étudiant

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C’est presque toute l’histoire de notre pays que Gambetta eut la fortune d’incarner, à la période la plus active de son existence, depuis l’écroulement de l’Empire, que son éloquence précipita, jusqu’aux environs de sa mort, survenue après l’effondrement d’un rêve qui aurait pu, le destin l’eût-il laissé vivre quelque temps encore, devenir une réalité heureuse.

Généalogie d’un grand homme

Mais ce Gambetta, qui ne le connaît ? Beaucoup ont pu l’approcher, l’entendre ; c’est plutôt le Gambetta intime et familier, et certains épisodes, ignorés ou déformés, de sa vie que nous voudrions révéler ou remettre en lumière, en mettant à profit les documents ou les confidences que nous avons pu recueillir.

Le hasard fit naître Gambetta dans la patrie de Clément Marot et du roi Murat, à Cahors (Lot), le 3 avril 1838 ; car il était italien, du moins par son père ; quant à sa mère, c’était une Méridionale, fille d’un pharmacien de Molières, près Montauban, en Quercy. Les ascendants paternels de Gambetta furent marins de père en fils, se livrant, de temps immémorial, au petit cabotage. Le grand-père apportait à Cette les marchandises de toute la Corniche génoise ; de là, par le canal du Languedoc, il gagnait Toulouse et Bordeaux, remontant, explorant les affluents de la Garonne et débitant, dans les endroits qu’il traversait, des huiles, des pâtes alimentaires, et aussi ces poteries communs qui, par leur marque d’origine, autant que par leur bon marché, trouvaient facilement acquéreurs. Est-ce l’accueil qu’il reçut ou les affaires qu’il y fit qui décidèrent le grand-père de Gambetta à se fixer dans la petite ville de Cahors ; toujours est-il qu’il y installait, en 1818, avec sa femme et ses trois fils, dans une modeste boutique de la place du Marché, un commerce de faïences et d’épiceries. Après avoir amassé un certain pécule, il regagnait l’Italie, en compagnie de son fils aîné, tandis que les deux cadets lui succédaient dans son entreprise commerciale. Les deux frères dirigèrent celle-ci en commun durant quelque temps ; puis, ils se séparèrent, et Fun d’eux, Joseph, après avoir épousé, comme nous l’avons dit, la fille d’un pharmacien, ouvrait, sur la place de la Cathédrale, le Bazar génois, portant pour enseigne : Gambetta jeune et Ge, que nous nous rappelons parfaitement avoir vu dans notre enfance. La nouvelle installation n’était pas terminée que Léon Gambetta naissait, au deuxième étage de la maison de la rue du Lycée occupée par ses parents.

 Il n’est pas indifférent de noter la filiation héréditaire du personnage dont on veut déterminer la formule psychologique. Gambetta fut certainement redevable à son père de certaines qualités de race, entre autres de cette finesse, de cette subtilité diplomatique dont se targuent les compatriotes de Machiavel ; de même, il tenait de l’atavisme maternel cette faconde, cette aisance d’élocution qui l’aidèrent si puissamment dans sa carrière d’orateur. On ne saurait contester que son éducation ait aussi contribué à la formation de son esprit. Au début, l’enfant fut mis chez les Pères. C’est aux Petits-Carmes de Cahors, établissement dirigé par les Pères du Sacré-Cœur de Picpus, que le jeune Gambetta apprit à lire : il avait quatre ans. Un an plus tard, le père Gambetta faisait entrer son fils au séminaire de Montfaucon, chef-lieu de canton de l’arrondissement de Gourdon, dans le Lot, et non au séminaire de Montfaucon à « Montauban », comme d’aucuns l’ont affirmé.

Le père Gambetta, qui était le fournisseur du séminaire, n’eut pas de peine à obtenir du supérieur un prix relativement modique pour la pension de son fils, qui fut inscrit, le 5 novembre 1847, comme élève de septième. « Il se fit connaître par sa gaieté, sa turbulence et sa dissipation, si on peut donner ce dernier nom à l’indiscipline d’un enfant de dix ans. » Cependant, ajoute l’historiographe qui nous fournit ces détails, l’abbé Vayssie, ses maîtres, tenant compte de la légèreté de l’âge, et remarquant chez lui un excellent cœur, paraissent avoir été surtout frappés de ses bonnes qualités. La note qui résume son « curriculum » de séminariste est tout élogieuse ; elle est assez curieuse pour mériter d’être reproduite : « GAMBETTA, Léon de Cahors Conduite : dissipée. Application : médiocre, Caractère très bon, très léger, enjoué et espiègle. Talent : remarquable. Intelligence : très développée.»

À remarquer que, mal noté en conduite, il l’était supérieurement sous le rapport des qualités morales et intellectuelles. L’abbé Aufrin, son premier maître, constate qu’il « avait le travail facile et l’esprit plus ouvert qu’on ne fa d’ordinaire à dix ans ; aussi était-il capable, tout en y consacrant moins de temps et en prenant moins de peine, de fournir une œuvre supérieure à celle de ses camarades. M’emportait surtout dans les compositions d’histoire et de version latine. D’un esprit fin, délié et observateur, il était également prompt à saisir les travers et les ridicules de ses condisciples et savait les faire ressortir d’une manière piquante. Gai et malin, mais pas méchant, et, au fond, très bon garçon, il ne cherchait pas à froisser, mais uniquement à faire rire. »

À son dernier examen de huitième, son professeur signalait sa tenue négligée, sa conduite légère, son application inconstante, ses devoirs peu soignés ; ce qui n’empêchait pas Gambetta d’obtenir, à la fin de l’année scolaire, un premier prix de lecture et un premier accessit d’histoire. En septième, il conquérait la première place en histoire et géographie et se maintenait au premier rang pour la version latine et les leçons orales ; il montrait déjà plus de dispositions pour la parole que pour la plume.

Son style, singularité notable, se ressentait de la connaissance profonde qu’il possédait… de l’Histoire sainte ! « Je te vois, écrivait-il à son père, enlever dans tes bras la douce Benedetta (sa fille), et verser des larmes de joie sur elle, comme le patriarche Jacob sur Benjamin ; comme lui, tu as loin de toi ton second Joseph ; mais ce n’est pas dans une captivité que je gémis comme Joseph, mais sous la règle la plus douce du monde. Oh ! Quand arrivera le jour tant désiré des vacances !… »

L’œil canonique

Les vacances arrivèrent trop tôt, hélas ! L’enfant ne se doutait guère qu’il allait être victime d’un accident bizarre, dont les suites devaient influer sur sa vie entière. C’est, en effet, durant les vacances de 1849 que survint l’événement dont on a tant et si souvent glosé.

 On a prétendu que Gambetta s’était lui-même crevé, d’un coup de canif, l’œil canonique, pour échapper à l’état ecclésiastique qui lui répugnait ; la vérité est autre. M. Otto Friedrich nous signalait, il y a quelques années, un manuscrit, qu’il avait découvert dans la bibliothèque municipale de Cation, et qui a pour auteur M. Paul Armand, secrétaire général de la Société de géographie. Paul Armand avait été le compagnon de jeunesse de Gambetta ; c’est à lui que Gambetta légua le Rabelais qui avait été son livre de chevet ; c’est au même Paul Armand que Gambetta dicta, dans un coin isolé du parc Borély, à Marseille, la fameuse proclamation dans laquelle il répudiait les deux démagogies : celle de César et celle de Marat. Dans le manuscrit précité, qui n’a pas moins de 19 pages, l’histoire de l’œil crevé en occupe presque cinq. Il en souffrit longtemps, ainsi qu’en témoignent les épîtres qu’il envoyait à ses parents, du séminaire de Montfaucon. À la rentrée de 1850, ses professeurs s’opposèrent à ce qu’il entrât en cinquième : les souffrances qu’il avait éprouvées lui avaient fait manquer ses compositions et compromettre les résultats de son année scolaire. Le 17 février 1851, il se plaignait encore de son œil. « Mon œil va très mal, pour le moment, mandait-il à son cher papa. Je ne vois rien, si ce n’est la lumière. Ça me chagrine quand j’y pense, tu peux le croire… » (Lettre inédite de Gambetta à son père.) On alla consulter des spécialistes de Toulouse et de Montpellier, sans qu’aucune amélioration se produisît. La lésion, mal ou point soignée, aboutit à une irido-choroïdite glaucomateuse, avec la gophtalmos qui nécessita l’intervention opératoire.

La vie parisienne

Mais reprenons la vie de Gambetta en 1851, au moment où il entrait au lycée de Cahors. Cette-entrée fut saluée avec joie par ses camarades. « Ce fut une vraie fête pour nous », nous disait, récemment, fun d’eux, notre très sympathique confrère et compatriote, le docteur Edmond Clary. Gambetta n’était pas un fort en thème. Il était impatient de discipline et aimait à faire l’école buissonnière. Cependant, sa facilité, son intelligence primesautière, son horreur de la banalité le faisaient distinguer par ses maîtres et, lorsqu’il le voulait, lui assuraient la première place. Un jour, le professeur de seconde donnant à ses élèves lecture d’une de ses compositions, proclamait : Vous pensez peut-être que c’est du Démosthène ; vous vous trompe ; c’est du Gambetta !

L’histoire et le grec, voilà où allaient ses prédilections. Démosthène suscitait son enthousiasme et son professeur d’histoire était émerveillé de ses compositions. Gambetta témoignait déjà d’une extraordinaire mémoire. Il possédait si bien ses auteurs, et principalement ses auteurs grecs, qu’au cours d’une visite de l’inspecteur général Alexandre, dont nous avons, dans nos jeunes années, pioché le Lexique avec ardeur, Gambetta, interrogé sur Eschyle et Démosthène, répondit sans broncher et sans recourir au texte, en récitant sans défaillance et en commentant les passages qui lui avaient été signalés. L’interrogateur et les témoins eux-mêmes, qui pourtant n’ignoraient pas sous ce rapport les aptitudes et le savoir de leur camarade, restèrent stupéfaits et pleins d’admiration.

Vers la fin de 1856, Gambetta partit pour Paris, afin de commencer ses études de droit. Sa correspondance nous fournit de précieuses indications sur ce qu’était la vie d’étudiant, à cette époque. Et d’abord, comment allait-il établir son budget ? Parti de Cahors avec une somme assez rondelette (sic), Gambetta avait dépensé 40 à 42 francs pour le voyage et, en arrivant dans la capitale, il lui restait encore de 215 à 220 francs, en y comprenant les louis qu’il tenait de la sollicitude maternelle. Ne dépensant que « 20 sous par jour, ou 22 au plus de nourriture, et souvent 25 centimes seulement », ayant, en outre, un logement « des plus modiques », il s’estimait très fortuné. Mais combien cela durerait-il ? Et quand ses ressources seraient épuisées, que deviendrait-il ? C’était sa principale préoccupation. Ne parlait-il pas d’accepter, s’il était nécessaire, les humbles fonctions de maître d’études ? Mais il espérait encore que le ciel aurait pitié de lui, et que son étoile lui serait favorable. Le père avait fixé la pension mensuelle de son fils à cent francs ; heureusement, la mère envoyait en cachette quelque petit supplément. Quand, en 1857, le jeune Clary parfit pour rejoindre son camarade, la mère de Gambetta lui remit, pour son fils, un beau billet bleu, tandis que le père le nantissait… d’un paquet de bougies !

Gambetta occupait alors, à l’hôtel du Périgord, place de la Sorbonne, n° 1— qui existe encore, et où ont habité, plus tard, Pilotell, le caricaturiste, directeur des Beaux-Arts sous la Commune, et le bon poète Raoul Poncho —,Gambetta occupait à cet hôtel « une chambre sous les toits », et ne dépensait pas plus d’un franc pour son dîner. Son gargotier consentit une réduction de dix centimes par repas, pour le récompenser de sa fidélité. Loin de se plaindre de son sort, l’étudiant, prenant la vie du bon côté, plaisantait sa propre infortune : « Je vous vois d’ici, écrit-il à son père, assis autour d’une joyeuse table, derrière le paravent, déployant la serviette et servant la menestra [soupe génoise], l’un l’arrosant de poivre, l’autre la saupoudrant de fromage ; tandis que, derrière vous, murmure avec ce grondement si agréable en hiver un feu moyen âge, devant lequel rissole une pièce de volaille, dont veuillent les Dieux m’envoyer le fumet !… Ne vous attristez pas, si une tête manque au festin, j’y suis en esprit ; seulement, je festine à meilleur marché, à dix-huit sous : on m’a diminué de dix centimes, vu mon assiduité, ce qui me produit, net, un bénéfice de trois francs par mois de trente jours, et trois francs dix par mois de trente et un ; je pourrai, à la fin du mois, acheter un livre en sus. En attendant, je désirerais fort que tous les mois fussent plus chauds que celui qui va venir [février] et aussi courts que lui. Il faut l’avouer, sans feu dans une chambre entre ciel et terre, par la bise qui siffle, c’est moins qu’un quart de luxe ; mais j’ai ta robe de chambre qui, me rappelant ta bonté, me fait penser que tu es encore là pour m’empêcher de me glacer. Je me mets sur mon lit ; sur mes pieds je rabats la couverture, je pose le traversin, et je travaille ainsi tout aussi bien que dans le cabinet de M. de Lamartine… » Cette bonne humeur, cet optimisme ne l’abandonneront pas dans les circonstances les plus critiques. Comme le sage, il s’était habitué de bonne heure à se contenta de peu ; ainsi se montre-t-il tout joyeux d’avoir découvert un restaurant où le repas ne revient pas à plus de treize sous. « Un grand établissement, où l’on a une énorme assiette à soupe de bouillon gras pour trois sous et une portion de bouilli, très abondante et très bonne. C’est à ne pas y croire ; le pain compris, six sous. Total : neuf sous… je peux prendre un carafon de vin, quatre sous, et pour treize sous, je fais un festin, très salubre, très abondant, tout ce qu’il y a de plus engraissant, et j’épargne sept sous par jour, c’est-à-dire dix francs cinquante par mois, ce qui est énorme… Ce n’est qu’un peu loin [passage des Panoramas, n° 7,] mais j’ai de bonnes jambes… »

Un quotidien plus qu’ordinaire

Gambetta habitait alors rue Saint-Hyacinthe-Sainte-Rachel, n° 18, « une pièce de quatre mètres carrés, ornée d’une pendule qui n’a jamais marché ; d’une commode, dont les tiroirs ne s’ouvrent qu’avec l’art de Balitran ; un fauteuil, autrefois rouge et moelleux, maintenant incolore et dur ; un lit qui est assez bon, car quand j’y vais j’ai besoin de repos ; une cheminée où ce n’est pas moi qui fais pétilla la flamme, car mes moyens ne me le permettent pas ; mais… l’empereur Napoléon nous chauffe dans sa bibliothèque Sainte-Gene-viève, de dix heures du matin à onze heures du soir. » C’est un Gambetta insoupçonné qui se dévoile là, dépensant avec une verve endiablée un humour dont il est d’autant plus prodigue que c’était la seule denrée qui ne lui coûtât rien. Poursuivant la description de son intérieur, le jeune étudiant annonce à son père que sa chambre est doublée d’un cabinet de toilette, où il en « fait fort peu ». L’aveu est dénué d’artifice. « Elle a aussi un grave défaut pour un monsieur qui, comme le portier d’un hôtel le disait à M. de Lamartine, a un état qui a besoin d’air et de jour. On n’y voit pas trop à midi… Au demeurant, chambre très bien, très bon marché, chez de braves gens… Des glaces et des rideaux rouges aux fenêtres, ce qui ajoute à la clarté de la chambre, dans la même proportion que le petit instrument, dit éteignoir, placé sur la mèche des bougies, ajoute à leur clarté.. »

Ce n’était pas tout le mobilier, il y avait encore « une superbe table de nuit à roulettes ; mais il y a un pied qui manque ». Et cela n’était pas dépourvu d’avantages, ne fût-ce que celui de vous obliger à résoudre les plus terribles problèmes d’équilibre ; ce qui produit à la longue une « suée » salutaire, qui a son utilité dans la saison où l’on est « Vraiment, ajoute plaisamment notre épistolier, une table de nuit à trois pieds est un meuble indispensable en hiver : cela vous sert de calorifère. » Voulez-vous connaître à fond le régime de vie de celui que des adversaires malintentionnés ont accusé plus tard d’être un « infâme jouisseur… » ? Écoutez l’intéressé vous l’exposer ; un Spartiate ne l’eût pas désavoué. « Je déjeune très frugalement, oh ! Tout ce qu’il y a de plus frugal, à savoir : un pain d’un sou ; les dimanches, deux pains d’un sou. Il faut dire aussi que, si je m’éveille tôt, à six heures du matin, je me lève tard, à onze heures ou midi ; et alors, en vertu d’une opération de la pensée, appelée abstraction, en langage de commerce, ou d’arithmétique, soustraction, je fais comme si je m’étais éveillé à onze heures ou midi ; je bois un verre d’eau et je vais au cours jusqu’à quatre heures et demie. A cinq, je dîne et ne sais pas si je mange ; mais cela va très bien. Après quoi, je donne dix-sept, dix-huit ou vingt sous. Je sors, j’achète un sou de pain et je reviens à la Bibliothèque. À onze heures, je mange mon pain, mais trempé dans de Peau. Je ne suis pas encore assez avancé dans le chemin de la sanctification pour le mouiller de la sueur de mon front, vu que l’hiver s’y oppose ; nous verrons en juillet ou avant l’août, foi d’animal. Tu vois que j’ai suivi tes avis : je suis réglé, j’ai de l’ordre, l’ordre de l’étude, car ce n’est que le seul excès que je me permettrais… »

Le père de Gambetta pouvait se féliciter d’avoir un fils aussi ordonné et qui reculait devant toute dépense somptuaire : n’allait-il pas jusqu’à se mettre au lit « à la lueur du gaz » situé juste au-dessus de la fenêtre de sa chambre, et qui lui procurait ainsi « un falot gouvernemental d’une économie incomparable ? » Economie de bouts de chandelles, pourrait-on dire sans métaphore. En vain réclamait-il quelques subsides supplémentaires, si maigres fussent-ils. Joseph Gambetta restait aussi sourd aux prières de son fils que son notoire ancêtre aux appels pressants de Mme Putiphar. Pour gagner quelque argent, le jeune homme songea au moyen d’entrer chez un imprimeur, comme correcteur d’épreuves grecques ; mais il ne paraît pas qu’il ait donné suite à son projet. À la fin de l’année 1857, Gambetta semble avoir été pris d’un prurit de déménagements : en moins de trois mois, il fit trois domiciles successifs : rue Soufflot, 5 ; rue Mazarine, 46 ; enfin, rue de Tournon, 7 ; hôtel du Sénat, qui fut depuis adopté par nombre de ses compatriotes.

Les compagnons habituels de Gambetta se nommaient alors, nous ne parlons que des disparus : Fieuzal, l’oculiste des Quinze-Vingt, mort il y a quelques années ; Laborde, le savant physiologiste, qui fut de l’Académie de médecine ; Talou, ancien sénateur du Lot, etc. Lannelongue et Comil n’ont connu Gambetta que longtemps après. Toute cette jeunesse se réunissait au café Voltaire, vis-à-vis l’Odéon, situé, du reste, à la même place qu’autrefois. Ce n’est que plus tard que Gambetta fréquenta le café de Bruxelles, où trônait Barbey d’Aurevilly, et surtout Le Procope.

Le secret des grands orateurs…

Aux environs de 1860, c’est au premier du café Voltaire que Gambetta tenait ses assises. Il pérorait là avec une verve éclatante et son exubérante faconde. Sa turbulence se ressentait de son livre d’élection, Rabelais, dont les truculences le transportaient d’enthousiasme… Il n’y avait pas que Rabelais qu’il lisait ; les orateurs grecs, ceux de la Révolution ne lui étaient pas moins familiers. « Que de fois, nous confiait jadis le docteur Laborde, nous avons assisté à ces magnifiques réminiscences oratoires, où, en même temps que le témoignage étonnant d’une vaste et implacable mémoire, l’on sentait déjà le souffle puissant du futur orateur ! »

Laborde était, à ce moment, interne à Bicêtre, en même temps que Fieuzal y faisait son externat. Gambetta venait parfois rendre visite à ses deux amis et partager leur repas, à la salle de garde. Comme la chanson gauloise faisait souvent, au dessert, les frais de ces réunions amicales, et que Gambetta ne chantait pas, il payait son tribut soit par une improvisation sur un sujet littéraire, philosophique ou politique, soit par la déclamation, de mémoire, d’un chef-d’œuvre de l’éloquence française.

Un jour, monté et debout sur la table, il débita d’un bout à l’autre, sans en omettre un iota, avec l’altitude de la tête et du geste qu’il possédait déjà, tout le fameux discours de Mirabeau sur la banqueroute. Par un mouvement spontané et unanime, ses auditeurs, transportés et charmés, se précipitèrent pour lui donner l’accolade aussitôt qu’il descendit de sa tribune improvisée, ruisselant de sueur et magnifique encore, sous l’expression transfigurée et enflammée de son enthousiasme oratoire.

Outre la mémoire, « le plus précieux instrument de l’humanité », comme il la définissait, Gambetta avait un pouvoir d’assimilation vraiment surprenant. Ainsi qu’un peintre qui, avant de passer maître, copie ceux qui l’ont précédé, il s’initia, par maints travaux préparatoires, à ce métier d’orateur où il devait exceller. Un jour qu’il avait passé la soirée au café, ce qui lui arrivait assez souvent, un de ses amis le reconduisit. Arrivé devant chez lui, Gambetta lui confia qu’il remontait dans sa chambre, non pour dormir, mais pour travailler.

— Si tard ! lui dit son interlocuteur ; que vas-tu donc faire ?

 — Je suis occupé, lui répondit Gambetta, à chercher dans leurs harangues le secret des grands orateurs. Chez tous, j’ai retrouvé leurs gestes, leur intonation, leur allure. Mais, pour Bossuet, j’ai creusé vainement : son vol est trop haut !…

Un autre jour qu’il était allé au Collège de France, à une conférence de Philarète Chasles sur Goethe, il répéta, avec un art admirable et une sûreté de mémoire étonnante, à peu près textuellement, la leçon qu’il venait d’entendre. Alphonse Daudet, qui le fréquentait à cette époque, rapporte que Gambetta « écoutait, interrogeait, lisait, s’assimilait toute chose, et préparait déjà cet énorme emmagasinement de faits et d’idées si nécessaire à qui prétend diriger un temps et un pays… »

 Il s’intéressait aux lettres, aux arts, allait dans les musées, assistait aux ouvertures de Salons, défendant, « contre les endormis et les retardataires », les novateurs en qui il devinait un génie encore méconnu. Il se plaisait à se mettre au courant des questions scientifiques, des progrès de la science. Il aimait à fréquenter les laboratoires, pour assister à des expériences qui l’avaient une première fois intéressé et qu’il tenait à revoir. Fréquemment, il alla surprendre le docteur Laborde, dont il suivait les démonstrations avec une attention marquée, ainsi que ses conférences publiques du soir, au vieux collège Rollin, affirmant de la sorte l’amour et l’intérêt qu’il portait à la science. Il ne se doutait guère, infortuné grand homme, que cette science serait impuissante à le sauver !

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