Grotte Chauvet, une caverne magique

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Un mysterieux culte de l’ours ? Moins de vingt ans après la mise au jour de la cavité, la quantité d’ossements de plantigrades impressionne les chercheurs. Ouvre-t-elle une voie d’interprétation ?

Les découvertes – les « inventions » comme on dit en langage technique – de grottes ornées sont souvent des aventures humaines. Le 18 décembre 1994, à Vallon-Pont-D’arc, trois spéléologues, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire, pénètrent dans un boyau à flanc de falaise au-dessus des gorges de l’Ardèche. Près de la spectaculaire arche, ils ont identifié cette cavité par le souffle qui en émane. Dans cette géologie karstique creusée par le ruissellement, de nombreuses grottes sont encore cachées, soit parce que leurs voies d’accès sont trop étroites, soit parce qu’elles ont été bouchées par des effondrements. C’est ce qui s’est produit à Chauvet : un éboulement préservait son contenu depuis 20000 ans. Conscients de l’importance de ce qu’ils avaient mis au jour, les spéléologues ont pris soin de ne suivre qu’un unique cheminement et de protéger le sol par des lés de plastique lors de leur seconde exploration. C’est ce parcours qui accueille la passerelle en acier inoxydable, à laquelle les archéologues sont tenus de limiter leurs déplacements.

Un bilan de santé

Les recherches n’ont commencé qu’en 1998. C’est que l’équipement de la grotte a pris du temps, et qu’il a aussi fallu mener une campagne scrupuleuse pour établir un constat d’état, comprenant un bilan des circulations d’air, des variations de température, des taux de dioxyde de carbone et d’hygrométrie (qui sont mesurés tous les quarts d’heure). L’objectif imposé à l’activité de recherche est clair : maintenir inchangé le profil climatologique des lieux, préservés par un splendide isolement pendant sept cents générations… « Les intervenants sont tenus de porter des combinaisons et des bottes stériles pour éviter au maximum les apports extérieurs, explique Charles Chauveau, adjoint au conservateur de la grotte. Ceux-ci sont malheureusement inévitables, comme la présence de particules microscopiques qui se logent dans les cheveux. La grotte peut les absorber s’ils sont en quantité minime. Tous les deux ans, les laboratoires des monuments historiques procèdent à des prélèvements d’air et de sédiments pour vérifier qu’il n’y a pas eu de contamination. Ce qui ne s’est pas produit jusqu’à présent. » La grotte Chauvet est fascinante à plus d’un titre. Elle conserve les plus anciennes peintures connues, deux fois plus vieilles que celles de Lascaux (environ 32000 ans contre 17000 ans), qui sont déjà d’une saisissante perfection formelle : la frise des chevaux montre la main virtuose d’un seul artiste. Le Jura souabe a fourni des sculptures très abouties (les Vénus ou déesses de la fécondité, les mammouths taillés dans l’os et l’ivoire) encore plus anciennes, mais elles ne sont jamais accompagnées de peintures en deux dimensions, qui, contrairement à ce que nous pensons spontanément, sont sans doute la marque d’une plus grande capacité d’abstraction que la sculpture en ronde-bosse.

Des ours et des indices

Tout aussi important, la grotte Chauvet a livré quelques indices ténus sur une possible forme de culte collectif. Les archéologues y ont en effet remarqué deux aménagements particuliers. Au fond de la grotte se trouve rassemblée, en une sorte de cercle approximatif, comme un cairn, une série de pierres dressées. Non loin, sur une roche, a été posé en évidence un crâne d’ours, comme s’il trônait sur un autel. La preuve d’un culte de l’ours, qui aurait réuni les hommes du paléolithique ? Pour les archéologues, il est impossible de conclure à partir de ces seules trouvailles. Mais un faisceau d’indices convergents, dont Chauvet est emblématique, est troublant. Le premier concerne la localisation. On sait qu’il a existé des peintures à l’extérieur, dans des abris sous roche, même si beaucoup ont été effacées par le temps, mais la plupart ont été réalisées dans les profondeurs. Ainsi, la salle principale, celle où pouvait parvenir un peu de lumière, est-elle dépourvue de peintures, alors que les galeries lointaines en sont abondamment dotées. Le second concerne le type de présence : les hommes ne semblent pas avoir vécu dans ces grottes. À Chauvet, les paléontologues ont retrouvé des milliers d’ossements, parmi lesquels dominent ceux de l’ours des cavernes (près de 4500 pièces), auxquels se mêlent quelques restes de loups, de renards, de bouquetins, voire d’un aigle royal sans doute porté par un cours d’eau intérieur. Mais ils n’ont mis la main sur aucun os humain. Nos ancêtres y descendaient donc avec d’autres fins que celle d’y trouver un abri, comme le montrent les restes charbonneux datés au carbone 14 et interprétés : provenant de bois de pin, ils ont servi à l’éclairage et à la préparation de pigment noir pour le dessin. Une troisième conclusion est également troublante : dans leur immense majorité, les peintures et gravures figurent des animaux, et non des humains. C’est une faune particulièrement dangereuse qui est ici représentée : rhinocéros, lions, ours et même une panthère. Pas particulièrement comestible, mais assurément menaçante pour l’homme de ce temps… Comme dans d’autres grottes (par exemple les sorciers de la grotte des Trois-Frères en Ariège), la seule forme humaine est hybride. Il s’agit du bas du corps d’une femme, du triangle pubien jusqu’aux pieds, surmonté d’une tête de bison.

Entre magie et chamanisme

Lorsque l’on fit la première découverte d’une grotte ornée – à Altamira en Espagne en 1879 – les spécialistes furent dubitatifs et pensèrent tout de suite à une supercherie. Comment expliquer que des êtres frustes et brutaux, seulement préoccupés de leur survie, ait pu ressentir des besoins esthétiques ? Il fallut d’autres découvertes comparables pour que le doute fût levé et que la réputation de l’inventeur ostracisé d’Altamira, Marcelino Sanz de Sautuola, pût être lavée (post mortem seulement !) de tout soupçon. En un siècle, les interprétations des peintures pariétales se sont développées sur un très large spectre. L’une des premières, la théorie de « l’art pour l’art », notamment défendue par Gabriel de Mortillet, rechignait à accorder aux « hommes des cavernes » des angoisses existentielles et n’y voyait qu’un premier embryon d’expression artistique. Cependant, assez vite, les chercheurs introduisirent une composante métaphysique, cherchant un ressort moins simpliste, et le trouvèrent dans la magie et la religion. Une magie utilitaire car « sympathique » : en dessinant un bison, on pouvait agir sur le bison réel en chair et en os, l’affaiblir, le rendre moins véloce en criblant le simulacre de flèches, on avait plus de chance de capturer son modèle dans la réalité. Cette théorie illustrée par l’abbé Breuil eut pour contrepoint le totémisme défendu par Salomon Reinach : l’homme préhistorique aurait dessiné dans les entrailles de la terre les groupes d’animaux auxquels il s’identifiait pour partager leur force, leur résistance. Affinées par le crible du structuralisme, qui a permis d’introduire l’élément statistique dans l’analyse des fresques – combien de bisons, dans quelle position, etc. -, de nouvelles approches se sont fait jour. L’une des plus stimulantes, dont David Lewis-Williams et Jean Clottes sont les exposants les plus connus, est celle du chamanisme. Les grottes peintes étaient les lieux où pouvaient exercer les chamanes, passeurs entre le monde des hommes et celui des divinités. Après être entrés dans un état modifié, ils pouvaient intercéder auprès des forces supérieures en faveur de leur communauté. Pourra-t-on jamais conclure ? La pauvreté des preuves, l’amplitude des interprétations sont autant d’écueils. Mais l’archéologie des grottes ornées est une science en avancée constante, à la recherche têtue de son propre « boson de Higgs », de son chaînon manquant Il n’est pas exclu qu’elle le trouve un jour.

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