Henri Désiré Landru, le Barbe bleue de Gambais

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Le 13 avril 1919, Le Petit Journal publie une brève qui aurait pu passer inaperçue : « La première brigade a arrêté hier un individu élégamment vêtu, presque complètement chauve mais portant une abondante barbe noire. L’individu se cachait depuis plusieurs années sous de faux noms, il appellerait Henri Landru. Il est actuellement inculpé de vols qualifiés d’escroquerie mais des charges plus lourdes pèseraient sur lui. » En l’espace de quatre années, 11 personnes, dont 10 veuves, se sont volatilisées au contact de cet homme courtois et d’apparence ordinaire. La France se passionne pour ce M. Landru, petit escroc engagé par cupidité dans un parcours meurtrier qui le mènera à l’échafaud.

Henri Désiré Landru est né à Paris le 12 avril 1869. Issu d’une famille aisée, il ouvre un cabinet d’architecte et commence à se livrer à de petites escroqueries. En 1912, il achète un garage pour la somme de 20000 francs et le revend avant d’avoir versé le n’oindre franc. La justice le condamne à quatre ans de bagne. Contraint à une vie de fugitif ; il ne doit désormais en aucun cas être reconnu de ses futures victimes. Il prend des noms d’emprunt et se livre à une nouvelle activité : l’escroquerie au mariage. Il appâte les femmes vulnérables, veuves ou en mal de vie maritale, et leur fait signer des procurations pour faire main basse sur leurs biens. En janvier 1914, une annonce est passée dans la presse : « Monsieur sérieux, désire épouser veuve ou femme incomprise entre trente-cinq et quarante-cinq ans. » Les réponses se comptent par dizaines. Celles-ci vont faire l’objet d’une étude rigoureuse. Sa première victime est Jeanne-Marie Cuchet, une veuve de 39 ans. Landru prononce les mots justes, se ruine en petites attentions. Au début de l’année 1915, elle s’installe avec lui à Vernouillet. André, son fils de 18 ans, les accompagne. Mère et fils ne donneront plus jamais signe de vie.

Un escroc devenu assassin de sang-froid

À neuf reprises entre 1915 et 1919, Landru répète le même scénario. Il publie d’autres annonces et obtient de nombreuses réponses – la guerre, qui fait de plus en plus de veuves, l’aide grandement. Mme Laborde-Line, une riche veuve de 46 ans, est sa deuxième victime féminine. Vient ensuite Mme Guillin, 52 ans, qui vient de faire un héritage de 20000 francs, le 2 août. Mme Héon tombe dans ses bras de la même manière que les autres. Landru quitte toutefois sa maison de Vernouillet, où son ballet macabre pourrait éveiller les soupçons. Il loue une villa, nommée « l’Ermitage » ou « villa Trie », à Gambais, à une quarantaine de kilomètres de Paris. Anne Collomb, veuve de 44 ans ayant 8000 francs d’économies, disparaît le 27 décembre 1916. Cette fois, la famille porte plainte, mais l’insuffisance des moyens policiers pendant la guerre – une grande partie des policiers est mobilisée au front – sauve Landru. Le 13 avril 1917, il élimine Andrée Babelay, jeune, jolie mais sans un sou – une exception dans son parcours. Mme Buisson, 46 ans, disparaît à Gambais le 19 août 1917. Puis viennent Mme Jaume le 26 novembre 1917, Mme Pascal le 5 avril 1918 et Mlle Marchadier le 13 janvier 1919.

L’arrestation d’un homme ordinaire

Fin 1918, les Collomb écrivent au maire de Gambais pour demander des nouvelles de leur fille, vivant chez un certain Fremyet. Le maire répond qu’aucun homme de ce nom n’a jamais habité sa commune. Peu après, c’est la famille Buisson qui se manifeste, évoquant cette fois un M. Dupont. Ce nom-là est bien connu à Gambais : il s’agit du locataire de l’Ermitage. Intrigué, le maire incite les proches des disparues à contacter la police. L’enquête, confiée à l’inspecteur Belin, est ardue : l’homme est un caméléon qui a enchaîné les fausses identités. Un coup du sort va tout accélérer. Le 12 avril 1919, Landru est reconnu dans un magasin parisien. Le policier retrouve la trace du chaland : il s’agit de Lucien Guillet, vivant au 76, nie de Rochechouart. Il est alors en ménage avec Fernande Segret, une artiste lyrique – nul ne sait s’il aurait fini par l’assassiner. Son interpellation a lieu le lendemain matin. Landru, en pyjama, ouvre, obéit aux injonctions et s’habille. Franchissant la porte, il se tourne vers Fernande et entonne un air de Manon, opéra de Jules Massenet : «Adieu notre petite table… » L’inspecteur répond : « Vous avez raison, vous ne reviendrez pas avant longtemps. »

La découverte du « système Landru »

Pendant son interrogatoire, Landru parvient à décontenancer les policiers les plus aguerris par son attitude détachée et son aplomb. Avec courtoisie, il demande qu’on lui présente les cadavres, répétant : « Si les femmes que tai connues ont quelque chose à me reprocher, elles n’ont qua déposer plainte ! » La perquisition de son domicile parisien révèle son mode opératoire.Henri Désiré Landru On retrouve un carnet de dépenses mentionnant les noms des victimes et les achats de billets de train, avec les dates correspondant aux homicides. Sinistre détail : à chaque départ de Paris, il notait dans son carnet « Gambais : un aller-retour : 4,95 francs, un aller simple : 3,95 francs. »  Dans un garage loué par Landru à Clichy est retrouvé un répertoire de 283 noms de femmes classés et annotés ; à Vernouillet, des chaussures et corsets ; à Gambais, des restes humains carbonisés. De plus, les voisins de la villa rapportent qu’une fumée noire s’est échappée à plusieurs reprises de la cheminée. Il semble que les victimes aient été découpées, les membres et le tronc enterrés dans des bois ou jetés dans des étangs, tandis que les têtes, mains et pieds étaient incinérés dans la cuisinière de la villa.

En dépit de l’absence de cadavres, Landru est condamné à mort le 30 novembre 1921 et guillotiné le 25 février 1922. Si sa culpabilité ne fait aucun doute, l’engouement qu’a suscité son procès, sans précédent dans les annales de la justice, correspond à un contexte historique particulier. La guerre est finie ; la France prend peu à peu conscience de l’ampleur du sacrifice auquel elle a consenti. L’affaire Landru est un exutoire inespéré pour une population qui s’enflamme devant 11 meurtres afin d’oublier 1397000 hommes morts au front.

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