En 1911, le grand péril anarchiste de la fin du XIXe siècle semble bien loin. L’assassinat du président Sadi Carnot, les attentats perpétrés par Vaillant, Ravachol et Caserio ne sont plus que de mauvais souvenirs. Le mouvement existe toujours, mais seuls subsistent quelques éléments marginaux qui gravitent autour de la rédaction du journal L’Anarchie. Les plus notables sont Raymond Callemin, Octave Garnier, Élie Monnier, dit « Simentoff », Édouard Carouy, André Soudy, René Valet et Eugène Dieudonné. En décembre 1911, un homme vient se greffer au groupe déjà constitué. Il s’agit de Jules Bonnot, esprit vif, déterminé et charismatique, qui va entraîner ses camarades dans une spirale criminelle.

Ouvrier originaire du Doubs, Jules Bonnot s’enflamme très tôt pour la cause syndicale et milite avec les mouvements anarchistes à Lyon. À l’époque, c’est un motif de licenciement ; Bonnot perd son travail et sombre dans la misère. Sa femme le quitte en 1906. Il se marginalise et développe une rancœur contre la société qui l’exclut. Son engagement toujours plus fort commence à éveiller la méfiance de la police. Bien qu’il n’ait commis aucun délit, il est fiché en raison de ses amitiés en tant qu’individu « très dangereux ». Le signalement précise : « Relations suspectes. Conduite des plus douteuses. En cas d’arrestation, opérer par surprise. » Il travaille pour la firme Berliet et obtient de passer son permis de conduire -un privilège extraordinaire à l’époque. L’utilisation de l’automobile à des fins criminelles va devenir sa marque de fabrique. Il monte à Paris et prend contact avec les anarchistes. Contrairement à ses nouveaux camarades, Bonnot n’est pas un théoricien ; il se moque de la doctrine. Son engagement n’est motivé que par sa révolte envers la société et l’appât d’un gain facile. Il parvient à convaincre ses sept acolytes de franchir le pas. La bande à Bonnot  est née.

La triste célébrité des  bandits en auto !

Le 21 décembre 1911, un convoyeur de fonds de la Société générale du nom d’Ernest Caby transporte 20 000 francs en titres. Un homme court vers lui et lui tire une balle en pleine poitrine, puis une seconde balle dans le dos. Une voiture dévale alors la rue ; l’assaillant se précipite à l’intérieur en emportant le butin. L’événement fait les gros titres des journaux. Il n’est plus question que de ces « bandits en auto ». Miraculeusement, Caby a survécu à ses blessures. Lorsqu’on lui présente des portraits de suspects – où figurent en bonne place les anarchistes de la capitale -, il s’arrête sur la photographie d’Octave Garnier. Le 31 décembre, la police parisienne se rend dans les locaux du journal LAnarcbie. Tous les sympathisants présents sont arrêtés, mais les véritables bandits ont pris le large. Le 28 février, Eugène Dieudonné est arrêté. Au même moment, rue d’Amsterdam, une voiture passe à pleine vitesse devant la gare Saint-Lazare. Elle heurte une femme et se retrouve coincée sur une voie d’autocar. Un agent de la circulation accourt et saute sur le marchepied pour l’intercepter. L’un des occupants – vraisemblablement Garnier – sort alors son revolver et l’abat froidement.

Traqués par toutes les polices de France

Jules Bonnot L’émoi provoqué par la mort de l’agent est immense. La presse réclame la tête des meurtriers et ridiculise les policiers, qui ne disposent que de chevaux et de bicyclettes pour poursuivre les bandits motorisés. Le grand banditisme vient d’entrer avec fracas dans l’ère industrielle en prenant la force publique au dépourvu. Le 25 mars 1912, une voiture est volée dans la forêt de Sénart par six hommes. Son chauffeur sera retrouvé criblé de balles, et le propriétaire grièvement blessé. Les voleurs prennent la direction de Chantilly. Là, ils pénètrent dans la succursale de la Société générale et tirent sans sommation sur les employés, dont deux sont tués à bout portant. La plus grande panique gagne la population. Dans tout Paris, chacun craint pour sa vie ; toute voiture est suspecte. Le président du Conseil Raymond Poincaré décide de réagir et lance les « brigades du Tigre » sur la piste de la bande. Soudy est le premier à être arrêté, le 30 mars 1912. Puis viennent Carouy le 4 avril et Callemin le 7 avril. Les membres de la bande toujours en liberté, Bonnot, Garnier et Valet, sont aussi les plus dangereux. Les policiers le savent : leur interpellation s’annonce beaucoup plus délicate.

La fin de la bande à Bonnot

Le 24 avril 1912, Louis Jouin, chef en second de la Sûreté, perquisitionne le domicile d’un sympathisant anarchiste soupçonné de recel. Il tombe nez à nez avec Bonnot, qui le tue d’une balle en pleine tête. Blessé, le fugitif s’échappe in extremis en sautant par la fenêtre. Le meurtre d’un des plus hauts responsables de la police nationale met définitivement le feu aux poudres. Les effectifs sont renforcés ; désormais, les agents ont l’ordre de ramener les bandits morts ou vifs. Le 27 avril, Bonnot est localisé dans une maison de Choisy-le-Roi. Dès l’arrivée des policiers, il se retranche à l’étage. Il apparaît aux fenêtres sans se soucier des balles qui fusent et vide son chargeur. À midi, la maison est dynamitée. Le forcené s’est tiré une balle dans la tête ; il est retrouvé, agonisant, enroulé dans un matelas, et ne survit pas à son transport vers l’Hôtel-Dieu. Le 14 mai, à Nogent-sur-Marne, Gantier et Valet sont encerclés par la police et les militaires. C’est un véritable siège qui s’engage : des tranchées sont creusées et des mitrailleuses placées en batterie. Mais les hommes résistent. À bout de solutions, le préfet fait dynamiter la maison, tuant les deux hommes sur le coup.

Bilan

«Je sais que je serai vaincu, que je serai le plus faible, mais je compte bien faire payer cher votre victoire. » Ces mots d’Octave Garnier, extraits d’une lettre publiée dans Le Matin en mars 1912, résument la détermination de la bande à Bonnot, l’une des alliances criminelles les plus meurtrières de son époque. Des survivants jugés en février 1913, quatre (Dieudonné, Callemin, Soudy et Monnier) sont condamnés à mort. Dieudonné, que Bonnot, Garnier puis Callemin ont cherché à innocenter publiquement, est gracié par le président Poincaré. Les trois autres sont guillotinés le 21 avril.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here