Histoire
La Fayette, le héros des deux mondes

La Fayette, le héros des deux mondes

Le jeune marquis est bien né  Aristocrate, il a déjà un nom célèbre, Madame de La Fayette, une parente, a publié quelques années plus tôt sa « Princesse de Clèves ». Alors qu’il a tout juste 2 ans, son père, Michel Louis Christophe Du Motier, marquis de La Fayette, colonel des grenadiers de France meurt à 26 ans lors de la bataille de Minden, en Allemagne. La faute aux Anglais ! Le jeune rouquin, né le 6 septembre 1757, coule néanmoins des jours heureux au château de Chavaniac, la propriété familiale qui date du XIV siècle, dans les montagnes d’Auvergne. Le décor est impressionnant, avec ses lourds lustres de cristal, ses imposants lits à baldaquin recouverts de toile de Jouy et cette cheminée dans la salle à manger où pourraient tenir debout dix hommes. Le quotidien de l’enfant est simple mais joyeux. Il apprécie la campagne environnante, dévale les ravins, et revient les bottes crottées. Pas un soir qu’il ne s’endorme sans le secret espoir de devenir un héros. Celui qui parviendra enfin à capturer cette fameuse bête du Gévaudan, qui terrorise le pays. Il se voit déjà traverser la ville, l’animal sur le dos, acclamé par une population soulagée. Non pas que le désir d’honneurs l’anime, ce serait plutôt l’envie ardente d’offrir aux siens des jours sans crainte et sans terreur. Un tireur, envoyé par Versailles, sera plus prompt que l’enfant de 10 ans qu’il est encore. Qu’importe, le destin réservera au jeune Gilbert des actes de gloire bien plus prestigieux…

L’un des hommes les plus riches de France

 À 11 ans, le jeune La Fayette quitte son Auvergne natale pour poursuivre des études à Paris. Élève au collège du Plessis (l’actuel lycée Louis-le-Grand), il suit parallèlement une formation au régiment des mousquetaires du roi. Comme son défunt père, et avant lui son grand-père maternel. Un grand-père, le marquis de La Rivière, dont il hérite à l’âge de 13 ans et qui fait de lui l’un des hommes les plus riches de France. À 17 ans, on lui choisit une épouse, comme l’impose l’usage de l’époque. La prétendante a 14 ans et demi, et s’appelle Marie-Adrienne Françoise de Noailles. Elle est la fille du duc d’Ayen et la petite-fille du duc de Noailles, une des familles les plus influentes du royaume. Contre toute attente, et malgré leur jeune âge, les deux adolescents tombent amoureux. Surtout elle, d’ailleurs, qui restera fidèle au marquis jusqu’à son dernier souffle, en 1807. Même lorsqu’elle aura connaissance des aventures de son époux, notamment avec une certaine Diane de Simiane en 1780. Elle acceptera que les deux amants passent un > mois d’été ensemble, et que ses enfants surnomment la rivale : « notre tante ». Pour la petite histoire, les termes du contrat de mariage, qui date du 11 avril 1774, précisent que si l’époux venait à mourir en premier, sa femme conserverait «ses vêtements, linge, diamants et bijoux. Et un carrosse de six chevaux». Inversement, lui garderait «ses vêtements, linge, armes, un carrosse de six chevaux et sa bibliothèque ». Mais en trente-trois ans d’union, ils auront à partager bien plus que cela : l’amour, quatre enfants et quelques épreuves…

Rallier la cause des « Insurgents»

Sa fortune et les introductions de son beau-père à Versailles auraient pu faire de La Fayette l’un des personnages les plus influents de la cour. Seulement voilà, renâclant aux règles imposées aux courtisans, le soldat ne se plaît pas dans ce monde de faux-semblants. Pas plus qu’il ne séduit en retour tout ce beau monde. Il rebute par «l’indépendance de son langage et l’indocilité de ses idées ». Marivaux ajoute : « La gaucherie de ses manières !» La reine Marie-Antoinette déplore, en ricanant, sa façon de danser le quadrille. Sacrilège, le maladroit osa même marcher un jour sur les royaux souliers de soie ! Mais ce qui va opposer bien plus Louis XVI et le soldat, c’est son désir ardent de rallier la cause des « Insurgents ». En août 1775, lors d’un dîner à la garnison de Metz, où il fait ses classes, La Fayette assiste à une conversation entre son hôte, le comte de Broglie, et le duc de Gloucester, frère du roi d’Angleterre. Tous les deux évoquent des insurgés américains qui, depuis quatre mois, se battent contre les colons britanniques. Le marquis n’a plus qu’une idée en tête : les rejoindre ! Défendre leurs idées ! Se battre pour leur liberté ! « À la première connaissance de cette querelle, mon cœur fut enrôlé, écrira-t-il dans ses Mémoires. Je ne songeais qu’à joindre mes drapeaux. Jamais si belle cause n’avait attiré l’attention des hommes… Dès que j’ai entendu le nom de l’Amérique, je l’ai aimée. Dès l’instant où j’ai su qu’elle combattait pour la liberté, j’ai brûlé de verser mon sang pour elle. » Il n’a de cesse de rencontrer un certain Washington, le général en chef des rebelles. Si l’idée de se battre contre ceux qui l’ont privé de son père si jeune n’est pas pour lui déplaire, c’est surtout son goût pour la liberté et la justice qui le porte de l’autre côté de l’Atlantique. Un projet que n’approuve pas Louis XVI, plus enclin à la paix qu’au conflit. Qu’importe ! Le jeune fougueux décide de financer sur ses propres deniers, et secrètement, son voyage. Il fait l’acquisition d’un navire baptisé «La Victoire», sur lequel il embarque trente hommes d’équipage ralliés à sa cause, et deux canons…

La traversée historique

La Fayette doit être prudent s’il ne veut pas que ses plans soient découverts et son épopée stoppée avant même d’avoir commencé. Pour tromper le mi de France et les espions anglais, il file sur Bordeaux, embarque sur « La Victoire » fait voile vers le petit port espagnol de Los Passajes, au Pays basque. De retour à Bordeaux par voie de terre, il apprend qu’un ordre d’arrestation à son encontre a été signé par le roi à la demande de son beau-père. On lui ordonne de se rendre à Marseille. Il feint de s’y rendre, mais pique vers l’Espagne et lève l’ancre, pour de bon cette fois, le 26 avril 1777. Direction l’Amérique ! Il a tout juste 20 an. Le chemin est long, sept semaines sans escale. Au large des Antilles, des navires français et anglais l’attendent. Il est, contraint, la nuit, de naviguer tous feux éteints pour ne pas être repéré. Il en profite pour apprendre l’anglais. Le 7 juin 1777, il confie dans une missive adressée à Marie-Adrienne, sa femme: «Défenseur de cette liberté que j’idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette république, je n’y porte nul intérêt personnel, mais ma franchise et ma bonne volonté. Le bonheur de l’Amérique est intimement lié au bonheur de toute l’humanité; elle va devenir le respectable et sûr asile de la vertu, de l’honnêteté, de la tolérance, de l’égalité et d’une tranquille liberté. » Le 13 juin, c’est à South Inlet, tout près de Georgetown, que La Fayette accoste enfin. Avant de descendre à quai, il prête serment avec les officiers qu’il a convaincus de combattre à ses côtés, «de vaincre ou de périr avec cette cause ».

George Washington, le père retrouvé

« Vous êtes si jeune…Vous pourriez être mon fils.» George Washington, qui deviendra le premier président des États-Unis, est incrédule quand il le voit arriver. Qu’à cela ne tienne, le jeune Français part aussitôt au combat, finançant de ses propres deniers des opérations qu’il monte seul. Il reçoit une balle dans la jambe en septembre 1777. Sa détermination finit par convaincre. Dès lors, Washington traite La Fayette comme son fils. Les deux hommes sont portés par un même idéal. Mais aussi par une même appartenance à la franc-maçonnerie. La Fayette a été initiée à ce courant de pensée quand il était en garnison à Metz. Séduit par les philosophes et les écrivains des Lumières, il adhérera à l’Ordre, et lui restera fidèle jusqu’à la fin de ses jours.

En 1784, il offre à George Washington un tablier maçonnique brodé des mains de Marie-Adrienne. Celui-ci le portera le 18 septembre 1793 lorsqu’il posera la première pierre du Capitole. La « personne [de Washington] imprimait le respect et même l’amour, écrit le jeune militaire à son épouse. Cet homme respectable, dont j’admirais les talents, les vertus, que je vénère à mesure que je le connais davantage, a bien voulu être mon ami intime. Son tendre intérêt pour moi a bientôt gagné mon cœur. Je suis établi chez lui, nous vivons comme deux frères bien unis, dans une intimité et une confiance réciproque. Cette amitié me rend le plus heureux possible dans ce pays-ci.» Plus tard, il rendra hommage à son mentor en baptisant l’une de ses filles Virginie (l’État de naissance du futur président), et son unique fils Georges Washington… de La Fayette.

Enfin, l’Indépendance !

Renvoyé en France par Washington pour une mission diplomatique auprès du roi, La Fayette écope immédiatement de dix jours d’arrêt pour avoir désobéi au souverain… Mais en même temps, il est reçu à la cour avec les honneurs. À 22 ans, le voilà surnommé par tous: le « héros des deux inondes ». Mieux, il convainc Louis XVI d’adhérer à sa cause. Le 20 mars 1780, La Fayette embarque à l’île d’Aix, face à La Rochelle, sur la frégate « Hermione », commandée par Louis René Magdeleine Le Vassor de La Touche, futur vice-amiral et commandant en chef de la marine de Napoléon. Après trente-huit jours de traversée, lorsqu’il accoste à Boston, il salue les couleurs américaines, plantées sur le fort de l’île du Château, de treize coups de canon. La Fayette annonce l’arrivée de renforts français, il est accueilli en héros. Il faudra encore attendre le 17 octobre 1781 pour que la coalition franco-américaine, commandée par Washington, Rochambeau et La Fayette, fasse capituler l’armée britannique, lors de la bataille de Yorktown. À la suite de cette bataille décisive, le traité de Versailles, en 1783, mettra fin officiellement à la guerre d’Amérique. Désormais les treize colonies anglaises sont indépendantes et rebaptisées États-Unis d’Amérique. On acclame le grand homme partout, comme une star. Il n’a que faire de ces honneurs, d’autres combats l’attendent. Lorsqu’il met le pied en Caroline du Sud en 1777, le premier homme qu’il croise est noir. Il travaille dans un champ de coton. Dès lors, le marquis mettra toute son énergie à réclamer l’émancipation des esclaves, à améliorer la condition de « la partie noire de l’humanité». Il acquiert une plantation en Guyane française et se livre à toutes sortes d’expériences tendant à prouver les bienfaits de l’in dépendance des êtres humains. Ceux qui travaillent chez lui seront payés et scolarisés. Il envisage même leur émancipation. L’esclavage sera définitivement aboli en France le 27 avril 1848 par le gouvernement provisoire de la IIe République, sous l’impulsion de Victor Schœlcher. Il faudra attendre 1865 pour que les États-Unis promulguent le XIIIe amendement interdisant l’esclavage. Le marquis ne le verra pas, il s’est éteint en 1834…

Inspirateur de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen

De retour à la cour, La Fayette connaît un triomphe. En dépit des idées progressistes du jeune homme, Louis XVI le traite avec bienveillance. Au sein de l’Assemblée nationale constituante, dont il est le député de la noblesse d’Auvergne, il rédige un projet de Déclaration des droits naturels de l’homme vivant en société, largement inspirée de la Déclaration des droits américaine (« Bill of Rights »> amendements I à X de la Constitution des États-Unis). Le texte fondamental de la Révolution française sera adopté le 26 août 1789 par l’Assemblée constituante. Au lendemain de la prise de la Bastille, La Fayette est nommé commandant de la Garde nationale chargée d’assurer l’ordre dans Paris. En octobre, quand le peuple marche sur Versailles, il parvient de justesse à sauver Marie-Antoinette. Désormais, louvoyant entre factions révolutionnaires et monarchistes, il paraît suspect à tous. Sous la Terreur, il échappe à l’échafaud et doit fuir à l’étranger. Après cinq années dans les cachots autrichiens, une longue retraite dans son château de La Grange-Bleneau, en Seine-et-Marne, qu’il tient de sa femme, et un dernier voyage triomphal aux États-Unis, le vieux La Fayette remet en 1830 le nouveau drapeau national à Louis-Philippe. Il est bleu, blanc et rouge, les couleurs de l’insigne qu’il avait donné à la Garde nationale en 1789. À titre posthume, Gilbert Du Motier de La Fayette est fait citoyen d’honneur des États-Unis. C’était il y a seulement dix ans.

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