Mysteres
La foret de la Brocéliande

La foret de la Brocéliande

L’âme celte au fond des bois elle évoque une futaie serrée, des rites ésotériques, une atmosphère druidique, un lieu pour initiés, dont la réputation se serait transmise de génération en génération. La forêt du roi Arthur semble posséder tous les attributs du sacré. Elle est pourtant une « invention» récente…

Si son existence est attestée depuis fort longtemps – le poète Wace la mentionne dès le XIIe siècle -, la localisation exacte de la forêt de Brocéliande est toujours discutée. On a tendance aujourd’hui à l’assimiler à la forêt de Paimpont, en Ille-et-Vilaine. Mais, comme pour Alésia, d’autres auteurs font de la résistance et la placent à Huelgoat, au Mont-Saint-Michel, et même en Normandie intérieure. Voire en Angleterre, selon l’opinion de Chrétien de Troyes, dont les souvenirs sont peut-être fautifs… Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand donne sa version : « Au XIe siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Bécherel, Dinan, Saint-Malo et Dol étaient occupés par la forêt de Brécheliant. Elle avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la Domnonée. Wace raconte qu’on y voyait l’homme sauvatombeau_merlin_broceliandege, la fontaine de Berenton et un bassin d’or. » L’écrivain de Combourg contribue à sa façon au mythe, et les notes d’Edmond Biré, près d’un siècle plus tard dans l’édition Garnier, apportent quelque éclairage en désignant sous ce vocable « l’immense forêt qui couvrait la partie centrale de la péninsule armoricaine ». Au cours du Moyen Âge, la dérive sémantique a fait apparaître de nombreuses versions – Brecilien, Brecelien, Breseliand, Bersillant – alors que l’étymologie était a priori simple. Brocéliande ne serait qu’une « broce » (un bouquet d’arbres en français du XIIe siècle) en une « lande »…

Tout le monde connaît les habitants de Brocéliande : il y a Merlin, bien sûr, le conseiller du roi Arthur. Il y a la fée Morgane, qui enferma au Val sans retour ses amants infidèles en les transformant en pierres (le Rocher des faux-amants), avant que le pieux Lancelot vienne les délivrer. Il y a Viviane, qui, après avoir extirpé tous les secrets de Merlin dont elle était amoureuse, l’emprisonna dans neuf cercles magiques, en usant contre lui des pouvoirs qu’elle venait d’acquérir.

Fontaine de Jouvence

Et puis il y a les lieux, aux noms pareillement évocateurs : la fontaine de Barenton, où Merlin sommeille, victime de son sortilège. Les années de sécheresse, il suffisait de puiser quelques litres de son eau et de la verser sur une pierre plate voisine pour provoquer la pluie. Ensuite la fontaine de Jouvence, où les druides recensaient les enfants de l’année, nés avant le solstice d’été. Ceux qui étaient nés après le 21 juin n’étaient comptés que Tannée suivante et bénéficiaient ainsi d’une année de bonus, qui faisait pâlir d’envie les plus âgés. Pour bénéficier du même traitement et donc gagner une année, ceux-ci se devaient de suivre un rituel compliqué, s’abreuvant pendant sept jours d’affilée, uniquement à l’aube, à la fontaine miraculeuse… Il y a aussi le miroir aux fées, dernière demeure de six fées jalouses de leur féminité, quine voulurent jamais se dévoiler à aucun homme, mais que leur petite sœur trucida sans pitié… pour les beaux yeux d’un garçon.

On sait aujourd’hui que cet appareil structuré de mythes et légendes est une importation «brittonique», c’est-à-dire provenant des populations celtes installées dans l’actuelle Grande-Bretagne à partir du Ve siècle avant J.-C. Celles-ci exportèrent la saga d’Arthur et des chevaliers de la Table ronde, d’Yvain, de Viviane et de Merlin, vers le continent. Ce que l’on sait moins, c’est que toute cette topographie légendaire a été mise en scène récemment, à partir du XXXe siècle, par des érudits locaux, des édiles, des guides touristiques. En effet, les romans du cycle de la Table ronde étaient tombés dans l’oubli depuis la fin du Moyen Âge. Ils n’en sont exhumés que vers 1770 par le comte de Tressan, membre de l’Académie française, qui en écrit une version française. «Au début du XIXe siècle, plusieurs auteurs se préoccupent des origines celtiques de la France, puis de la Bretagne, explique Marcel Calvez, professeur de sociologie, spécialiste de Brocéliande. Cette préoccupation se forme tout d’abord autour de questions relatives aux origines de la langue bretonne, considérée comme la langue mère de l’humanité à une période où la conception évolutive des langues n’était pas encore formée. » L’intérêt des érudits locaux se focalise sur la forêt de Paimpont, dont la mise en valeur comme seule et indiscutable Brocéliande, avec identification précise des sites liés à Merlin ou Viviane, est un chef-d’œuvre de marketing touristique.

Géographie Sacrée

Peu importe, au fond. Car Brocéliande peut aisément être lue comme la forêt primordiale, celle dans laquelle les cultures du néolithique identifiaient leurs divinités, avant que les nouveaux venus, les Celtes, fassent leurs ces esprits de la végétation et des sources. Elle dessinerait la géographie sacrée de notre passé celte : une sorte d’archétype, dans lequel on retrouverait aussi bien la forêt Hercynienne d’Europe centrale (que les Germains, selon Jules César, avaient mis plus de deux mois à traverser) que la forêt Ciminienne, près de Rome, à travers laquelle aucune légion n’osait s’aventurer tant elle était épaisse. arbre_dor_broceliandeLes frondaisons de Brocéliande sont les frondaisons idéales sous lesquelles opéraient les druides cueillant le gui avec une serpe d’or au solstice d’hiver ou pratiquant, tous les cinq ans, des sacrifices barbares au cours desquels ils brûlaient les prisonniers gardés en réserve dans de grandes cages d’osier. Le respect pour l’arbre – en premier lieu le chêne, dervenn, en breton, qui a donné sa racine au mot druide -était la pierre angulaire du culte. James Frazer, l’auteur du Rameau d’or, rappelle le destin de celui qui osait profaner un arbre sacré en arrachant son écorce : on lui perçait le nombril pour dévider son intestin, que l’on enroulait autour de l’arbre blessé… Ce culte du chêne était omniprésent à travers l’Europe, d’ouest en est, d’Italie aux Balkans, en passant évidemment par la Grèce : c’est dans la forêt de Dodone, que Zeus, par l’intermédiaire d’orages fréquents, affectionnait de faire entendre sa voix. Pourtant, même les lieux sacrés peuvent être victimes de catastrophes « normales ». En 1990, un incendie ravagea une partie de la forêt de Paimpont. En souvenir de ce funeste événement, l’artiste François Davin éleva un arbre d’or. Il fait revivre l’arbre des temps mythiques, celui dont les feuilles repoussaient chaque nuit – feuilles d’or, et non de chlorophylle, permettant la préparation de potions magiques. Sur le tronc brûlé, de minces couches d’or lui font un épiderme plus civilisé que les intestins des sacrifiés d’autrefois…

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