La guerre des malouines

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Il y a trente ans, une guerre brutale opposait l’Angleterre et l’Argentine. Trois décades plus tard, rien ne semble réglé. Au cours du premier trimestre 2012, la présidente argentine exprimait de vives critiques sur la présence britannique sur les îles Falkland (nom britannique de Las Malvinas) : « Ils attaquent nos ressources naturelles, notre pétrole, notre pêche… », et son gouvernement entreprenait des démarches auprès de l’ONU pour récupérer sa souveraineté sur les îles Malouines, archipel de 12 000 km2 répartis sur 200 îles… Retour sur une véritable guerre de la fin du siècle dernier.

Le 2 avril 1982, les forces armées argentines envahissent les Malouines, la Géorgie du Sud et les îles Sandwich. On sait ce qu’il advient… Mais connait-on véritablement le déroulement de cette guerre ? Parce que c’est d’une guerre dont il s’agit. L’Argentine envahit des terres occupées par les britanniques depuis le début du xix siècle et qui furent auparavant… espagnoles et françaises. Cette opération militaire n’est pas neutre. L’intérêt stratégique est patent ; notamment en matière de ressources pétrolières et d’élargissement des zones de pêches. Sans compter la volonté de contrôler la porte ouvrant sur l’océan Atlantique et sur l’Antarctique.

 L’intérêt politique de cette opération est clair. Il s’agit d’une part de redonner du prestige à l’Argentine condamnée pour ses violations des Droits de l’homme (30 000 personnes séquestrées, torturées et des milliers de disparus) et pour son régime de junte dictatorial et, d’autre part, de retrouver des couleurs en interne suite à la brutale politique économique néo-libérale menée par le général Leopoldo Galtieri arrivé au pouvoir par le coup d’État du 24 mars 1976.

Les débuts du conflit

Le 2 avril au soir, après quelques heures de combats, 2 000 soldats argentins viennent à bout de la résistance des 100 soldats britanniques de l’infanterie de marine de l’île de la Soledad, le territoire principal de l’archipel. Le drapeau argentin flotte sur les malouines ! Le peuple argentin est heureux, jusqu’aux opposants au régime. Ainsi, la commission argentine des Droits de l’homme déclare le 5 avril : «  La souveraineté argentine sur les Malouines est une revendication historique de notre peuple, fondée sur des faits historiques et politiques implacables qui démontrent, de manière claire, l’inacceptable domination coloniale britannique », même si elle ajoute : «  L’affirmation de cette souveraineté nationale sur les Malouines n’implique en aucune façon et ne justifie nullement l’attitude aventureuse et irresponsable de la dictature militaire qui opprime notre pays. »

En Angleterre, la réaction est tout autre. On a touché à l’Empire ! Margaret Thatcher en appelle à l’opinion internationale. Ronald Reagan avait déjà essayé, en vain, au cours d’une conversation téléphonique de près de trois quarts d’heure de convaincre le général Galtieri. Le 3 avril, le Conseil de sécurité des Nations unies est saisi. Une résolution exige le retrait des troupes argentines. Panama vote contre ; l’URSS. L’Espagne, la Pologne et la Chine s’abstiennent. L’Argentine se sent un peu soutenue par ces positions fermes ou distantes, surtout celles de l’Espagne que préside Leopoldo Calvo-Sotelo. La Dame de Fer ne tient compte de rien. Le Royaume-Uni est bien décidé à faire justice lui-même et à récupérer ses territoires, quel que soit le prix à payer. guerre-des-malouinesLa situation politique du Premier ministre anglais est faible en ce mois de mars et ce, en raison de la sévère cure d’économies néo-libérales qu’elle a infligée au pays. Elle obtient toutefois de la Chambre des communes, puis de la reine Elisabeth II, d’envoyer la Royal Navy sur place. Une flotte de guerre – la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale – appareille rapidement. On envoi sur place : les porte-avions Hermes et Invencible (ils appareillent de Portsmouth), le navire avec les chars d’assauts amphibie Fearless. Dans les jours qui suivent d’Angleterre et de Gibraltar, appareillent : les destroyers Broadsword et Yarmouth, le destroyer Canberra, trois sous-marins, deux transatlantiques de guerres, des vedettes d’assauts rapides. On expédie 22 avions, 130 hélicoptères de combat, et pas moins de 6 000 militaires – dont les corps d’élite britanniques. L’ensemble est commandé par le contre-amiral sir John Woodward. Margaret Thatcher est informée heure par heure. Elle se comporte comme un véritable chef de guerre.

L’Argentine nargue le Royaume-Uni

 Les Argentins continuent leur démonstration de force. Le 7 avril le général Mario Benjamin Menéndez est nommé gouverneur de la nouvelle province de Puerto Argentino (anciennement Port-Stanley).

 Des décisions symboliques sont prises : les cartes sont toutes refaites et distribuées à la population, la toponymie est « castillanisée », la conduite à gauche est strictement interdite, il n’y a plus de tea-time sur l’île… Les Britanniques installent la base opérationnelle militaire au milieu de l’Atlantique sur l’île d’Ascension très au nord des Malouines.

Pendant deux semaines, les Malouines vivent sous le contrôle « pacifique » de l’Argentine, attendant cependant l’armada britannique annoncée par toutes les télévisions du monde. Le 25 avril, la flotte anglaise arrive sur l’île de San-Pedro dans la Géorgie du Sud. L’île est bordée par la mer de Scotia au sud-ouest et par l’Atlantique Sud sur ses littoraux nord, nord-est et est. Elle est située à environ 1 390 km au sud-est de l’archipel des Malouines et à 2 150 km de la péninsule Mitre en Terre-de-Feu. C’est une terre possession du Royaume-Uni.

La contre-attaque

 Ils y capturent 200 prisonniers argentins. Il est à noter que la prise de la Géorgie du Sud et des îles Sandwich par les Argentins, 70 jours plus tôt, n’avait pas été si simple pour les forces de la junte. Ils s’étaient heurtés à la résistance d’un vaillant détachement de Royal Marines qui avait réussi à endommager sérieusement l’aviso argentin et à abattre un hélicoptère de combat Puma, avant de devoir se rendre. La reddition signée le 25 avril par le capitaine Alfredo Astiz – connu comme « l’Ange de la mort » par son appartenance à l’ESMA où il pratiqua la torture – marque les Argentins. L’euphorie n’est plus de mise à Buenos-Aires ! Le 30 avril, les États-Unis rentrent dans le conflit. Ils appuient les Britanniques en leur procurant un soutien logistique et en matériel. L’OTAN, la CEE, le Chili de Pinochet… soutiennent le Royaume-Uni. Le vent a tourné. Margaret Thatcher donne l’ordre au contre-amiral Woodward de commencer les bombardements des Malouines. Les Argentins ne sont pas tout à fait isolés. Ils trouvent du soutien auprès du Venezuela, du Salvador, de l’OEA (Organisation des états américains) dont le conseil consultatif vote le 28 avril une résolution donnant raison aux revendications territoriales de l’Argentine, exigeant une trêve immédiate et blâmant principalement le Royaume-Uni. Le lendemain, l’OEA vote une résolution très sévère à l’égard de Londres, déclarant que les « attaques armées, graves et réitérées » du Royaume-Uni contre l’Argentine portent « atteinte à la paix et la sécurité interaméricaines ». L’URSS apporte un soutien en lançant, du 31 mars au 15 mai, un total de 18 satellites militaires pour fournir des renseignements à l’Argentine. La Lybie offre un soutien actif en armement à la junte. Le Pérou s’engage militairement, en lançant des opérations de renseignements et en vendant – malgré l’embargo – 10 Mirage M5-P pour cinq millions de dollars chacun, soit le quart du prix de l’avion.

Au cœur de la guerre

Le 1ere mai, neuf Sea Harrier lancent un raid aérien et larguent des chapelets de bombes sur Port-Stanley et les terrains d’aviation à Goose Green. Un mirage argentin est abattu. Des forces des SAS son secrètement débarquées sur les Malouines pour préparer le terrain et pour observer l’ennemi. Le 2 mai, un sous-marin d’attaque anglais, le HSM Conqueror, envoie par le fond le croiseur argentin Général Belgrano (cette dernière date de la Deuxième Guerre mondiale !), entraînant la mort de plus de 320 hommes. Les Argentins coupent toute relation diplomatique avec l’Angleterre. Le 3 mai, deux patrouilleurs argentins sont coulés par les forces aériennes anglaises. Le 4 mai, un avion argentin coule le destroyer du type 42 HSM Sheffield appuyé par un sous-marin de la classe Guppy qui attaque le destroyer HSM Yarmouth en feu. Les neuf torpilles allemandes lancées sur le HSM Yarmouth n’explosent pas… La technologie européenne a failli. Le conflit est maintenant très engagé. À partir du 10 mai, les attaques britanniques sur Puerto Argentine se multiplient. Les Anglais concentrent leurs frappes sur les navires chargés de ravitailler les troupes en vivres, en carburant et en médicaments. Le 21 mai est le « D Day » de Margaret Thatcher. Les Britanniques organisent un débarquement amphibie 4 000 hommes sur les plages de la côte Nord des Malouines, à 100 km à l’ouest de Stanley. Ils s’assurent de son contrôle. Dix-sept avions argentins et quatre hélicoptères sont détruits.

 Mille hommes débarquent le lendemain. L’objectif est de prendre Douglas au nord et de descendre sur Caleta Trullo, puis de faire la jonction avec les troupes qui elles, ont tiré tout droit dans un climat rude et un terrain difficile. D’autres troupes, appuyées par des parachutistes britanniques, approchent et attaquent les sites de Darwin et de Goose Green. Le 12° d’infanterie argentin doit plier. Entre le 23 et le 25 mai, les Argentin perdent une trentaine d’avions. Trois mille hommes avancent en venant du nord jusqu’à occuper Prader del Ganso et Darwin.

L’assaut final

Le Pr juin débute l’assaut final. Mille hommes sont faits prisonniers à Port-Darwin pris par les parachutistes. De l’autre côté de l’île Bougainville, les britanniques arrivent sur Monte Kent, position clef située à 25 km de la capitale. Dans la nuit du 11 juin, après plusieurs jours de reconnaissance pénibles et l’organisation d’une logistique très précise, les forces anglaises terrestres appuyées par une puissante artillerie, lancent une brigade à l’offensive du mont Longdon, zone qui défend les hauteurs de Port-Stanley. Treize Britanniques sont tués. Le Glamorgan est frappé par un exocet. Les trois seuls civils du conflit sont tués. Le 13 juin, la Wireless Ridge et le mont lbmbledown tombent. Neuf Britanniques et 32 Argentins perdent la vie. Le 14 juin, à 3 h du matin, dans un climat détestable, avec un vent polaire et sous la neige, un commando britannique se déploie dans les rues de Puerto Argentino encerclé depuis deux jours. Le 42° commando du corps d’infanterie de marine pénètre au cœur de la ville et hisse l’Union Jack sur le siège du gouvernement. Dans la soirée. Devant le général Jeremy Moore, le commandant de la garnison, le général Mario Menéndez, signe sa reddition – après avoir biffé du document le mot « inconditionnelle » -et celle de ses 10 254 hommes. La souveraineté britannique est restaurée sur l’ensemble de l’archipel, de la Georgie du Sud et des îles Sandwichs. Le 18 juin, le Canberra et le Norland appareillent pour Puerto Madryn pour rapatrier les prisonniers argentins. Le 20 juin, la fin des hostilités est officiellement déclarée par les Anglais. Cette guerre – qui en fut une – dura 72 jours et causa la mort de 255 Britanniques et 649 Argentins, sans compter son coût financier.

Les conséquences de la guerre

Petite guerre mais grands effets ! Après le 14 juin, les blessés et les prisonniers regagnent l’Argentine qui tente de les cacher à la population. Mais malgré la sévère censure, les informations circulent. La défaite est cruellement vécue par la population qui avait ressenti un puissant sentiment nationaliste au début du conflit. La déroute est humiliante. La junte a échoué sur tous les tableaux. Le général Galtieri doit démissionner du gouvernement. Il est remplacé par Reynaldo Bignone. L’armée a perdu de son aura, son influence et son pouvoir sont laminés. En 1983, Bignone laisse la présidence à Bain Alfonsin, militant de l’Union civile radicale (il gagne les élections qui se tinrent le 30 octobre 1983). Suivirent les lois d’amnistie de 1986-1987. En Angleterre il en alla tout autrement. Cette guerre gagnée, contribua à redorer la popularité de la Dame de Fer qui jamais plus qu’en cette année 1982 ne mérita son surnom. Le succès militaire aida à la victoire de son parti en 1983 (victoire éclatante avec la plus grande différence de voix avec les travaillistes depuis 1935), même si plusieurs membres de son gouvernement donnèrent leur démission, y compris le secrétaire pour les Affaires extérieures, lord Carrington. Les grands perdants des Malouines sont les Argentins certes, mais aussi les mineurs du Sussex, du Yorkshire du Pays de Galles et les classes populaires britanniques qui durent endurer pour de nombreuses autres années la politique néo-libérale de Margaret Thatcher. Cette victoire militaire de 1982 ne règle pas pour autant un conflit de souveraineté nationale qui ressurgit en ce début d’année de manière incandescente, les Malouines rugissent encore.

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