La marquise de Brinvilliers et l’affaire des Poisons

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En 1672, Godin de Sainte-Croix, un capitaine de cavalerie baroudeur et passionné d’alchimie, meurt à Paris dans son lit. L’inventaire après décès révèle l’existence dans une cassette de neuf billets rédigés par sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers, d’une reconnaissance de dette de 30 000 livres et d’un certain nombre de fioles étranges. Les mystérieuses fioles, analysées par un apothicaire, contiendraient des restes d’un poison, un mélange comportant notamment de l’arsenic. Cette découverte en apparence banale est le point de départ d’un des plus grands scandales du règne de Louis XIV, compromettant la fine fleur de la noblesse française, dont la favorite du roi, la marquise de Montespan.

La cassette de Godin de Sainte-Croix contient des lettres compromettantes. C’est tout d’abord une procuration du receveur général du clergé, Pierre Louis Reich de Pennautier, rédigée le 17 février 1669, autorisant Cusson, un marchand de Carcassonne, à recevoir une somme de 10000 livres de la part de la marquise de Brinvilliers. Une quittance signée de Cusson prouve qu’elle lui a remboursé 2000 livres le 30 novembre 1669. Mais Pennautier étant un proche de Colbert, puissant secrétaire d’État de la maison du roi, l’enquête prend des chemins détournés. La marquise de Brinvilliers est la première citée à comparaître devant la justice, le 22 août 1672. Elle prend immédiatement la fuite et se réfugie à Londres. Le 3 décembre 1672, Colbert négocie son extradition en prenant soin de ne provoquer aucun incident diplomatique avec l’Angleterre, précieuse alliée de la France dans la guerre de Hollande. Il écrit ainsi à l’ambassadeur de France à Londres afin de « la faite arrêter, la faire mettre en un bâtiment et l’envoyer promptement à Calais ». Le tout sans que personne de l’autre côté de la Manche ne soit mis au courant. Mais la marquise se réfugie à Valenciennes puis passe en Hollande.

Les confessions d’une fugitive

Un certain La Chaussée, valet de Godin de Sainte-Croix, soupçonné de complicité avec la marquise de Brinvilliers, est arrêté dès le 4 septembre 1672. On lui prête l’intention d’empoisonner le roi Sous la torture, il reconnaît avoir exercé les fonctions d’assassin au service de son maître. Jugé en février 1673, il est condamné à être rompu vif. Jugée par contumace, la mar-quise est retrouvée par François Desgrez, un agent du lieutenant général de police de La Reynie, dans un couvent à Liège le 25 mars 1676. Dans sa chambre, de nouvelles lettres sont retrouvées : la marquise y confesse pêle-mêle être coupable d’homicides, d’avortements, de pyromanie mais dit aussi avoir subi des actes incestueux de la part d’un de ses frères. Elle aurait réussi à empoisonner son père en 1666, puis ses deux frères en 1670, à six mois d’intervalle. Ramenée en France en avril 1676, elle nie les faits, déclarant que les lettres saisies ont été écrites lors d’accès de folie. Son procès est l’un des plus longs de l’Ancien Régime : ouvert le 29 avril, il prend fin le 16 juillet 1676. L’accusée est reconnue coupable de parricide et de fratricide et est décapitée publiquement en place de Grève.

La haute noblesse compromise

Pierre Louis Reich de Pennautier n’a jamais été mis en cause par la marquise de Brinvilliers. Il est cité dans une autre affaire : Mme Hanivel de Saint-Laurent, veuve de l’ancien receveur du clergé de France, l’accuse d’avoir empoisonné son mari en mai 1669 pour prendre possession de sa charge. Pennautier, pâtissant de la perte d’influence de son mentor Colbert au profit de Louvois, est emprisonné en juin 1676. En l’absence de preuves, il est libéré fin juillet 1677. En 1679, un témoignage donne une nouvelle ampleur à l « affaire des Poisons » : une certaine Marie Bosse aurait fourni des poisons à certaines épouses de membres du Parlement voulant empoisonner leur mari. Elle dit avoir été en relation avec la veuve du sieur Montvoisin, dite « la Voisin », adepte de chiromancie et de messes noires. Leurs révélations éclaboussent des femmes de la haute société : Mme de Vivonne, belle-sœur de Mme de Montespan, Mme de La Mothe, Mlles des OEillets et Cato, femmes de chambre de Mme de Montespan, la comtesse de Soissons, la comtesse du Roure, la comtesse de Polignac… L’affaire est d’importance : un tribunal spécial, la « Chambre ardente », est convoqué pour ce procès hors norme.

Une empoisonneuse dans l’entourage du roi ?

Les magistrats du royaume se livrent à une véritable chasse aux sorcières. Comme aux pires heures de l’Inquisition, on rapporte des profanations et des meurtres d’enfants lors de messes noires dites par des prêtres débauchés… Les rivalités faisant rage clans les hautes sphères de l’État rejaillissent sur l’affaire. Louvois, secrétaire d’État à la Guerre, intrigue contre Colbert. Il diligente une enquête secrète, va chercher des témoignages farfelus et lance les rumeurs pour compromettre les protégés de son rival. La Voisin est brûlée vive le 22 février 1680. Ses complices et clientes sont emprisonnés à la citadelle royale de Belle-Île-en-Mer. Un ultime rebondissement fait remonter les accusations jusqu’au cœur du pouvoir : la fille de la Voisin accuse Mme de Montespan, ancienne favorite de Louis XIV et mère de sept de ses enfants, d’avoir participé à des cérémonies de conjuration et de s’être procuré des poudres censées raviver l’amour du roi. La mort étrange en 1681 d’une autre favorite, Marie Angélique de Fontanges, âgée de 20 ans, ne fait qu’amplifier le doute. Mais Mme de Montespan demeure à la Cour, soupçonnée à jamais d’être une empoisonneuse œuvrant dans l’ombre du roi.

L’affaire des Poisons a fortement ébranlé la noblesse française ; c’est une épreuve terrible pour la monarchie. En 1682, la « Chambre ardente » est dissoute sur ordre de Louis XIV, qui souhaite voir cette pénible affaire tomber dans un « éternel oubli ». Les personnes ayant porté des accusations contre Mme de Montespan sont enfermées dans des forteresses royales sans avoir été jugées sur la place publique. En 1709, le roi, craignant que l’affaire ne resurgisse après sa mort, ordonne de faire brûler la totalité des registres judiciaires, contenant les procès-verbaux et rapports de police.

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