La mort tragique du roi Henri II

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Henri II est mort le 10 juillet 1559 de méningo-encéphalite traumatique. Le roi, blessé tragiquement lors du mariage de sa fille, décède d’un traumatisme spectaculaire après une torture interminable. La médecine du XVIe siècle ne fait pas de miracle, surtout quand la présence du médecin royal, Ambroise Paré, reste obscure…

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Fatalité et prémonitions…

 Les historiens ont fait la remarque, assez piquante, que le règne d’Henri II commença par un duel et finit par un combat singulier, où ce prince trouva la mort. Ils ajoutent que ce genre de mort avait été pronostiqué au roi par un certain Gauric qui, tirant l’horoscope du souverain, avait prédit que les années climatériques lui seraient funestes (les années climatériques sont toutes les septièmes années de la vie humaine et plus spécialement la soixante-troisième, particulièrement redoutable) ; en outre, que s’il passait la soixantième année de son âge, il n’arriverait certainement pas à la soixante-dixième. Le sieur Gauric ne se risquait guère ; aussi sa prophétie n’eut-elle pas de peine à se réaliser.

Le roi mourut, en effet, âgé de près de quarante-deux ans. D’ailleurs, dans ses fameuses prophéties, si longtemps prises au sérieux, et qui même de nos jours ont trouvé des adeptes convaincus, Nostradamus avait prédit la mort d’Henri II : « Le Lyon jeune le vieux surmontera En champ bellique par singulier duelle, Dans caige d’or les yeux lui crèvera : Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.» Les contemporains crurent y trouver, très clairement prédit, l’évènement où le roi trouva la mort ; il faut reconnaitre que, pour cette fois, le hasard servit assez bien le prophète.

Hasard et coïncidences

Ce que Montluc a rapporté des pressentiments du roi est (six fois sept) plus singulier. Voici la citation du paragraphe de ses Commentaires, où il raconte lui-même le songe qu’il eut en Guyenne, la veille du jour qui précéda le tournoi où le roi trouva la mort : « Je songeais, écrit Montluc, que je voyais le roi assis sur une chaise, ayant le visage couvert de gouttes de sang, et ne semblait que ce fut tout ainsi que l’on peint Jésus-Christ, quand les Juifs lui mirent la couronne et qu’il tenait les mains jointes. Je lui regardais, ce me semblait, sa face, mais je ne pouvais voir autre chose que sang au visage, ne découvrant aucun mal. J’oies, comme il me semblait, les uns dire il est mort, les autres il ne l’est pas encore. Je voyais les médecins et chirurgiens entrer et sortir dans la chambre et cupide que mon songe ne dura longuement, car à mon réveil je trouvai une chose que je n’avais jamais pensée, c’est qu’un homme puisse pleurer en songeant : car je me trouvai la face tout en larmes et mes yeux qui en rendaient toujours ; fallait que je les laissasse rire, car je ne puis garder de pleurer longuement. » Mézeray, historien et historiographe de l’époque, relate aussi, pour l’avoir appris de gens de qualité, qui le tenaient de Charles de Lorraine, gendre du roi, que la nuit qui précéda le tournoi une dame, logée près de la Bastille, avait vu en songe qu’Henri II avait été blessé et abattu par terre, d’un coup de lance dans l’œil, et que l’éclat en avait rejailli dans l’oreille du dauphin, qui en avait été renversé mort auprès de son père : ce qui marquait que le dauphin ne lui survivrait pas longtemps : or, François II succomba —bizarre coïncidence ! — à une affection qui commença par l’oreille. Même coïncidence anecdotique : étant dauphin, Henri II avait crevé un œil à son écuyer. Juste retour des choses d’id-bas, il recevait à son tour, quelques années plus tard, une blessure mortelle dans la même région.

Noces de sang

Pour Henri II, le songe se réalisa pareillement. À l’occasion du mariage de la fille du roi, Elisabeth de France, avec Philippe II, qui eut lieu le 26 juin 1559, des tournois avaient été organisés. Une lice avait été dressée à l’extrémité de la rue Saint-Antoine, sur une place assez vaste qui s’étendait entre le palais des Tournelles [au nord de l’actuelle place des Vosges] et la Bastille. On sait en quoi consistaient alors les tournois. Les deux champions, entièrement revêtus d’une solide armure, se tenaient l’un à droite, l’autre à gauche d’une barrière haute d’un mètre et demi environ, le long de laquelle ils devaient courir sans jamais la toucher du genou. Au bruit des trompettes et des clairons, ils s’élançaient l’un sur l’autre la lance en arrêt et chacun d’eux cherchait à désarçonner son adversaire. Si les deux lances se rompaient sans que ni l’un ni l’autre n’eussent chancelé sur leurs montures, les applaudissements éclataient de toutes parts. 11 y avait déjà quelques jours que duraient ces carrousels, lorsqu’il prit envie au roi, le 29 juin, de prendre part au tournoi (il y arriva ce jour-là, portant sur sa riche armure les couleurs de sa dame, de sa vieille maîtresse Diane de poitiers, qui comptait alors près de soixante ans). Chacun des tenants du tournoi devait lutter successivement contre trois assaillants. Le duc de Savoie se présenta le premier contre le roi, le duc de Guise lui succéda, puis le jeune Gabriel de Montgomery sieur de Lorges. Henri montra dans ces trois rencontres sa vigueur accoutumée. Il ne put se résoudre à abandonner si tôt la lice et, contre l’usage, il voulut fournir encore une course avec Montgomery. Celui-d dut obéir. Au signal donné, les deux champions se précipitèrent l’un contre l’autre. Leurs lances s’étant brisées, le roi, qui avait malheureusement la visière de son casque levée, fut blessé à l’œil d’un éclat de lance ; il chancela sur son die-val et, soutenu par ses officiers, fut transporté au château des Tournelles.

Coups et contrecoups

Mézeray a fait de l’épisode un récit qui n’est pas seulement dramatique, mais qui est d’une précision dans les détails qu’il importe de souligner, pour les considérations dont nous le ferons suivre : « Il arriva, dit Mézeray, que ce seigneur [Montgomery] ayant rompu sa lance contre son plastron, l’atteignit encore du tronçon, qui lui restait à la main, au-dessus du sourcil de l’œil droit. Le coup fut si grand qu’il le renversa par terre et lui fit perdre la connaissance et la parole ; il ne les recouvra jamais plus ; d’où l’on peut convaincre de faux tous les différents discours que les uns et les autres lui mirent à la bouche selon leurs intérêts et leurs passions. Toutefois il vécut encore près de onze jours et ne rendit le dernier soupir que le dixième juillet. »

 D’après le récit de Mézeray, le roi perdit donc la parole et la connaissance aussitôt après l’accident. On a voulu y voir la preuve que le cerveau avait été touché : cela est exact, mais il peut arriver, même en ce cas, que le blessé ne perde pas connaissance. Mackensie et d’autres auteurs ont insisté sur ce point, que, fréquemment, le blessé non seulement ne perd pas connaissance, mais fait quelquefois plusieurs kilomètres à pied après l’accident, avant de tomber mort presque subitement ; ou qu’il n’est pris que plusieurs jours après d’accidents phlegmoneux, méningitiques ou tétaniques, rapidement mortels, qui, d’autre fois, ne surviennent pas malgré une perte de substance cérébrale. La porte d’entrée est, du reste, quelquefois si petite que ni le blessé ni l’entourage, surtout dans une rixe, ne se rendent compte de la profondeur de la pénétration.

On doit donc toujours attendre, avant de formuler un pronostic, quel que soit l’état, parfois excellent, du blessé pendant les premiers jours : état général ou état local. On examinera aussi avec le plus grand soin l’état cérébral, vu la possibilité d’accidents méningitiques, quelquefois très tardifs. C’est ce qui est arrivé dans le cas d’Henri II.

 La méningite ne s’est déclarée que quelques jours après l’accident : on trouva un épanchement entre les membranes du cerveau, bien qu’il n’y eût pas de lésion extérieure apparente. Cet épanchement, d’abord sanguin, était devenu purulent. Il s’agit donc bien, comme l’a indiqué le professeur Lanne-longue, exerçant à l’Institut, dans la remarquable consultation que nous donnons d’après, de méningo-encéphalite, consécutive à un traumatisme.

Ambroise Paré, un médecin trouble…

Si les descriptions abondent sur l’accident royal (lettres privées, documents historiques variés), il n’en est pas ainsi pour ce qui a trait à la maladie elle-même ; ici tout est incertain et contradictoire. Les renseignements scientifiques qu’on croirait trouver chez Ambroise Paré, chirurgien ordinaire du roi, sont tellement insuffisants qu’on a le droit de se demander si Paré a réellement assisté le roi clans sa dernière maladie.

La plupart des récits concordent d’une manière suffisante pour faire admettre que l’accident a été immédiatement suivi de perte de la connaissance et de la parole. M. de Vieilleville, dont le témoignage a paru suspect à divers historiens, affirme cependant que le roi prononça, d’une voix faible il est vrai, quelques paroles, qu’il pardonna au jeune comte de Montgomery, défendit qu’on lui infligeât aucun châtiment, et commanda à M. de Vieilleville de ne laisser pénétrer qui que ce fût dans ses appartements, sauf les médecins et les chirurgiens. Ces derniers, accourus en toute hâte, cherchèrent à sonder la plaie et malgré des expériences faites sur la tête de quatre suppliciés, ils ne parvinrent pas à se rendre un compte exact des lésions qui pouvaient exister. Chose incroyable, Paré, comme nous le verrons, ne donne aucun renseignement sur l’état du blessé, pas plus qu’il ne parle des soins qui lui furent donnés. D’après une lettre d’Anne de Cossé à M. le maréchal de Brissac, une légère amélioration se serait produite dans l’état du roi ; mais ce renseignement, d’une bien minime valeur, on le comprend, n’est même pas confirmé par M. de Vieilleville dans ses Mémoires, dont nous suivons le récit, à défaut du témoignage des médecins. Le quatrième jour, la fièvre qui s’était montrée aussitôt après l’accident cessa ; le roi reprit connaissance, fit venir la reine, la pria de hâter les noces de sa sœur, et lui fit signer un brevet de maréchal de France pour M. de Vieilleville. Ses dernières recommandations terminées, il perdit de nouveau parole et connaissance, et s’éteignit sept jours après, le lendemain des noces de sa sœur avec le duc de Savoie. Telle est la version de M. de Vieilleville, version qui a trouvé bien des sceptiques, pour ne pas dire plus ; il suffit de se reporter à la citation de Mézeray, pour être édifié sur la valeur que la critique historique a accordée aux documents émanant de cette source.

Ambroise Paré n’était pas encore à l’apogée de sa réputation ; il partageait sa charge de chirurgien ordinaire du mi avec Jacques Le Roy et Jehan d’Amboise. A-t-il été appelé à voir Henri II dans cette circonstance ? Le simple raisonnement semble l’indiquer ; cependant le fait a été contesté, et malgré l’opinion de Malgaigne, qui se prononce d’une manière affirmative, on doit rester, selon nous, dans une réserve formelle, en l’absence de tout document capable d’entraîner la conviction.

L’étrange récit de l’illustre praticien

Dans son ouvrage sur les plaies de teste, Paré, faisant allusion à la blessure du roi Henri, remercie M. Chapelain de la considération avec laquelle il lui demandait parfois son avis à ce sujet, mais les ternies qu’il emploie nous semblent indiquer qu’il n’assistait pas aux consultations. Dans le chapitre IX du livre X de ses œuvres, Paré est plus explicite et il semble donner une description de visu de la plaie ; mais qu’il y a peu de détails pour un fait de cette importance ! On peut en juger : « Le roy receut un très grand coup de lance au corps, qui fait cause luy enlever la visière, et un esclat du contrecoup luy donna au-dessus du sourcil dextre et lui dilacéra le cuir musculeux du front près l’os, transversalement jusques au petit coin de Pécile senestre, et avec ce plusieurs petits fragments ou esquilles de l’esclat demeurèrent en la substance dudit œil sans faire aucune fracture aux os. Donc, à cause de telle commotion ou ébranlement du cerveau, il décéda l’onzième jour qu’il fin frappé. »

Rien non plus dans le passage suivant, qui a trait à l’autopsie, ne prouve que Paré en ait été le témoin oculaire : « On luy trouva en la partie opposite du corps, comme environ le milieu de la commissure de l’os occipital, une quantité de sang espandue entre la dure mère et pie mère, et l’altération en la substance du cerveau qui estoit de couleur flave ou jaunastre, environ la grandeur d’un poulce, auquel lieu fut trouvé commencement de putréfaction, qui furent causes suffisantes de la mort, et non le vice de l’oeil seulement qu’aucuns ont voulu référer à cause de la mort. »

Paré relate avec un grand luxe de détails un accident analogue à celui du roi, arrivé à un simple valet (en citant les noms des médecins et chirurgiens appelés à lui donner secours) ; il est vraiment extraordinaire qu’il n’ait pas cru devoir donner une relation plus complète, plus précise, plus personnelle de la maladie et de l’autopsie du roi Henri II.

Le peu de précision des médecins dans cette &- constance, et de Paré en particulier, ne s’explique que par des suppositions. Serait-ce que, pour raison d’État, on ait caché pendant plusieurs jours la mort du roi et que, dans ce cas, les médecins aient pensé devoir garder le silence ; serait-ce que Paré ait été écarté pour un motif quelconque ? Quoi qu’il en soit, les documents que nous avons eus sous les yeux ne permettent pas d’affirmer la présence de Paré parmi les médecins appelés à donner des soins au roi après sa blessure.

 Un autre fait, de nature à montrer lui aussi combien tout n’est qu’incertitude dans cette maladie, est relatif à Vésale. D’après de Thou, Philippe II, roi des Pays-Bas et gendre d’Henri II, lui aurait envoyé de Bruxelles l’illustre Vésale, son médecin ; mais ce dernier serait arrivé trop tard, un abcès s’étant déjà formé dans le cerveau du roi. En se reportant à la Collection des voyages des souverains des Pays Bas, on voit que Philippe II, averti le deuxième jour de juillet de la blessure d’Henri II, lui envoya deux chirurgiens très estimés, mais rien ne permet d’affirmer que Vésale fut l’un de ces deux chirurgiens. D’ailleurs Vésale, dans ses écrits, ne fait pas mention de ce voyage.

Une blessure énigmatique à jamais

Il est bien difficile d’établir, à l’aide de documents aussi insuffisants, la nature des lésions qui ont entraîné la mort du roi Henri II. On a incriminé, ainsi que le dit Paré, les désordres de l’œil. Dans l’hypothèse de petits fragments de « l’esclat » restés dans on a pu supposer le développement d’une phlogose de l’oeil et la propagation de cette inflammation aux méninges et au cerveau. Cette manière de voir ne s’accorde guère avec la marche de l’affection, avec la perte de connaissance, qui vraisemblablement n’a pas cessé un seul instant. Elle n’est pas justifiée non plus par les résultats de l’autopsie, qui, malgré leur regrettable brièveté, semblent bien indiquer que la mort doit être attribuée à une lésion traumatique des parties encéphaliques elles-mêmes : c’est d’ailleurs l’opinion de Paré. Existait-il une fracture du crâne, fracture de la voûte orbitaire avec irradiation vers les parties postérieures ? Rien ne nous autorise à le dire, et les seuls documents que nous possédons à cet égard consistent dans le récit de Paré. Or, on se le rappelle, chez le roi blessé on ne constatait pas de signes de fracture et dans sa relation de l’autopsie, Paré ne fait pas mention de l’état du crâne : ce qui ne veut point dire qu’il n’y eût pas une fracture linéaire, qui a pu d’autant mieux passer inaperçue que la contusion directe des parties molles de l’orbite a pu masquer l’ecchymose sous-conjonctivale, ce signe important des fractures du crâne.

Un épanchement sanguin, nous dit Paré, s’était produit entre la dure-mère et la pie-mère, à la partie postérieure du crâne, au niveau de l’occipital, c’est-à-dire dans un siège opposé au point d’application du traumatisme ; de plus, au voisinage de cet épanchement, la substance cérébrale de couleur jaunâtre avait subi un commencement de putréfaction. I1 n’est donc pas nettement question d’abcès. Les lésions précédentes, l’épanchement sanguin, de même que l’altération de la substance cérébrale elle-même doivent être rapportés à une contusion cérébrale.

Quant à la cause directe de la mort, tout porte à croire, en l’absence de données plus précises, qu’elle est due à une méningo-encéphalite, provoquée par un foyer de contusion cérébrale, avec épanchement sanguin dans les enveloppes de l’encéphale, au voisinage de ce foyer. Ce diagnostic du savant professeur est d’accord avec celui que nous avons nous-même formulé.

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