L’affaire des poisons

129

De 1666 à 1682, une série d’empoisonnements secouent Paris et la Cour : captations d’héritages, complots politiques, vengeances amoureuses… l’Histoire retiendra la Brinvilliers et la Voisin, mais plus de 200 sorciers et sorcières seront exécutés.

La marquise de Brinvilliers, l’origine du mal

Image de prévisualisation YouTube

L’affaire des Poisons se déroule à. une période brillante du règne de Louis XIV, durant laquelle la France remporte la guerre de Dévolution (annexion de la Belgique actuelle) et la guerre de Hollande (annexion de le Franche-Comté et de nombreuses villes du Nord). Et pourtant, outre les crimes de la marquise de Brinvilliers se tisse un vaste réseau d’empoisonneurs, de criminels, de mages, de médecins dévoyés, de prêtres pratiquant messes noires et sacrifices humains… C’est la face noire du règne du Roi-Soleil qui se trouve ainsi mise au jour. La première affaire concerne donc Marie-Madeleine Dreux d’Aubray, fille du lieutenant civil de la prévôté de Paris, un homme puissant placé au sommet de la hiérarchie judiciaire. Mariée au marquis de Brinvilliers, mère de 5 enfants, elle se détache peu à peu de son époux et prend amant. marquise de brinvilliersL’élu, Jean-Baptiste Gaudin, est un solide gredin qui a usurpé l’identité du chevalier de Sainte-Croix. Aussi peu scrupuleux l’un que l’autre, les deux amants semblent très amoureux. Mais le père de Marie-Madeleine, irrité par le jeu adultère de sa fille, fait enfermer le faux Sainte-Croix à la Bastille par lettre de cachet, en 1663. Incarcéré dans la cellule de l’alchimiste Exili, Sainte-Croix y apprend la science des poisons. À sa sortie, il n’a guère besoin de convaincre la marquise de Brinvilliers d’empoisonner toute sa famille pour s’emparer de l’héritage Dreux d’Aubray. Tous deux mettent au point des poisons que Marie-Madeleine expérimente avec un cynisme inimaginable en ses bonnes œuvres, lors de ses visites caritatives dans les hôpitaux parisiens. Ils finissent par mettre au point un dosage qui ne laisse aucune trace. En 1666, la marquise de Brinvilliers passe à l’acte : elle empoisonne d’abord son père (dont l’autopsie conclut à une mort naturelle), puis s’attaque à son mari. Mais devant ses souffrances, elle cesse d’empoisonner sa nourriture.

En 1670, elle liquide ses deux frères mais ne parvient pas à trouver le moyen de tuer sa sœur, alors au Carmel. Ayant dépensé sans compter un héritage qu’elle n’a pas encore touché, elle s’est largement endettée auprès dc Sainte-Croix. Lorsqu’il lui faut vendre l’hôtel particulier des Brinvilliers, elle panique, menace Sainte-Croix. Celui-ci constitue alors un dossier pour se protéger, comportant des lettres et des reconnaissances de dettes de Marie-Madeleine, mais aussi des fioles et des sachets de poison. Aussi, lorsqu’il meurt en 1672, de mort naturelle semble-t-il, la marquise cherche-t-elle à tout prix à récupérer la bien dangereuse cassette où tous leurs crimes sont consignés, mais la justice va s’en saisir la première. En 1673, la marquise, qui a réussi à s’enfuir à l’étranger, est condamnée à mort. Réfugiée aux Pays-Bas, elle est capturée par les troupes françaises victorieuses en 1676. La Brinvilliers tente par trois fois dc se suicider, puis finit par avouer ses trois meurtres par empoisonnement et ses crimes d’adultère. Condamnée à la peine capitale, elle doit pourtant subir la question. Attachée nue sur la table de torture, elle avale huit pots d’eau sans aucune plainte : alors seulement l’abbé Pirlot lui donne l’absolution. Le bourreau, tournant la marquise vers Notre-Dame, lui bande les yeux. Puis d’un seul coup d’épée, il lui tranche la tête. Ses restes sont brûlés sur un bûcher et ses cendres dispersées dans la Seine.

Un certain abbé Nail

C’est par le plus grand des hasards que la seconde affaire des Poisons va débuter. Une inconnue glisse, à confesse, un billet dénonciateur à un jésuite : il y est question de poudre blanche. Ledit billet circule jusqu’au sommet de l’ordre, le provincial, le père de La Chaise. Le voici sur le bureau de Colbert qui le transmet à La Reynie, le lieutenant général de police du royaume depuis dix ans. La Reynie croit à une nouvelle affaire Brinvilliers. La chance le sert : il découvre l’auteur du billet, un certain abbé Nail. Et l’écheveau des crimes les plus affreux se déroule devant ses yeux ébahis. L’abbé avoue avoir empoisonné maître Faurie, avocat au Grand Conseil, pour le compte de Madeleine de La Grange, la veuve d’un receveur de taille et de gabelle. Amant de Madeleine, Nail a réalisé un faux contrat de mariage préalablement à l’exécution de Faurie qui permet à Madeleine de capter son héritage. En 1679, les deux criminels sont exécutés.

Mais l’interrogatoire de Nail a permis de découvrir une véritable internationale du crime. Des nobles appartenant à la meilleure société — le chevalier de Vannes, le comte et la comtesse de Bachimond — utilisent le poison pour assassiner des personnages du plus haut rang, tel le duc de Savoie, Charles-Emmanuel III. Ils ont mis sur pied un véritable commerce des poisons avec ses fournisseurs, ses distillateurs, ses laboratoires, ses médecins, ses convoyeurs, le tout doublé d’un important trafic de fausse monnaie. À ce réseau est relié tout un monde obscur de cartomanciennes, tireuses de cartes, apothicaires, avocats, banquiers, chirurgiens, que La Reynie est parvenu à remonter en démêlant les circuits de lettres de change. Il a également reconstitué le cheminement des matières toxiques, en découvrant les laboratoires clandestins, en identifiant les trafics de fausse monnaie, en repérant, enfin, les principaux convoyeurs.

Enfin, la Voisin détectée

Le lieutenant général en réfère à Colbert, puis au roi : l’ampleur des ramifications criminelles est telle qu’il faut prendre des décisions brutales. Au cœur de ce que La Reynie surnomme désormais le «commerce des impiétés » surgit un personnage insolite, une femme, Catherine Deshayes, épouse Monvoisin. La quarantaine, le physique peu attrayant, elle vit cachée à Paris dans une maison du quartier de la Villeneuve-sur-Gravois. Elle semble fort riche et tout le quartier la craint. D’accoucheuse, elle est devenue chiromancienne, tireuse de cartes, astrologue avant de se spécialiser dans les poisons : arsenic, acide prussique, vif argent, ciguë, ivraie, racine de mandragore, opiacés… Sa spécialité est redoutablement efficace : la chemise poudrée au poison ou frottée au savon arsenical.

 Elle a mis sur pied toute une organisation, un vaste réseau criminel, répartissant les tâches entre Lesage, Vannes, la Lepère, la Chéron… Mais La Reynie n’est pas au bout de ses surprises : la Voisin et ses complices marie madeleine d'aubraycomposent également des filtres d’amour, des avortements de fœtus parfaitement viables proches du terme, des infanticides, des messes noires célébrées par l’abbé Guizbourg sur le ventre nu des femmes, allant jusqu’à l’accouplement avec l’officiant, des pactes démoniaques. La clientèle de la Voisin est composée tant du petit peuple de Paris que de la bourgeoisie, voire de quelques personnes de haut rang : sortent d’abord les noms de de Mme de Dreux (son époux est maître des requêtes), de Mme Léféron, la femme du président de la première chambre des Enquêtes, de la duchesse de Vivonne… Au total, une bonne centaine de criminels sont arrêtés, enfermés à la Bastille et à Vincennes. Louis XIV et Louvois décident de la création d’une Chambre ardente en mars 1679 qui siège à ? Arsenal sous la haute surveillance de La Reynie. Les condamnations, puis les exécutions s’enchaînent alors que les arrestations se poursuivent. Au mois de juin 1679, c’est la propre fille de la Voisin qui est envoyée croupir en prison.

Le grand déballage de la fille Monvoisin

Ce sont Lesage et la Voisin qui, les premiers, dénoncent les nobles dames et grands seigneurs venus les consulter. Début 1680, sur la E de témoignages pourtant bien douteux, la Chambre ardente décide de faire arrêter le maréchal de Luxembourg, la comtesse de Soissons, née Olympe Mancini, la marquise d’Alluye, la marquise de Cessac, la vicomtesse de Polignac.

Cependant, les grands noms mis en cause se défendent avec ardeur et voient s’effondrer les charges retenues à leur encontre. Le 22 février 1680, après avoir subi les brodequins, la Voisin est brûlée vive. C’est alors que débute l’interrogatoire de la fille de la Voisin, Marie-Marguerite Mon-voisin, jusqu’alors mise au secret. Elle rapporte qu’elle a vu la Montespan dans la boutique et que sa mère est allée porter à Saint-Germain des filtres d’amour et des poudres à son intention. L’une des complices, la Filas-Ire, ajoute que c’était pour conserver l’amour du roi. Et que des doses de poison étaient destinées à la nouvelle conquête du roi, Mlle de Fontanges. Que faut-il penser de ces accusations ? À l’époque, en 1679, il est notoire que le roi délaisse la couche dc la Montespan pour celle d’une belle sotte, Marie-Angélique de Fontanges, dame d’honneur de la princesse Palatine, laquelle meurt brutalement lors d’un second accouchement en janvier 1680 ! De caractère, la marquise Françoise-Athé-nais de Rochechouart n’en manque pas. Devant la menace d’être supplantée par Mlle de Fontanges et de perdre son statut de favorite, elle peut avoir réagi avec une grande violence. Mais c’est une chrétienne sincère et elle ne présente pas un profil criminel, d’autant que ses accusatrices sont des scélérates de la pire espèce qui cherchent, par des révélations scandaleuses, à sauva leur peau. Il apparaît plus vraisemblable qu’elle ait fait absorber au roi des filtres d’amour — dont la composition fait frémir — pour tenter de le retenir.

Informé par La Reynie, le mi délaisse la Montespan, sans pourtant l’exclure de la Cour où elle demeure jusqu’en 1691. C’est dire qu’il ne croit guère aux accusations proférées par la fille Monvoisin. D’ailleurs, il est bien obligé de ménager son ancienne maîtresse, mère de 7 bâtards. Pour étouffer le scandale, il ordonne la suspension des séances de la Chambre ardente. L’affaire s’achève par la mise au secret de tous les accusés. Au total, 34 personnes sur près de 200 auront été exécutées. L’édit de juillet 1682 punit de mort les crimes des magiciens, des devins, des sorciers, des empoisonneurs et un registre des produits toxiques sont institué. Enfin, seuls les médecins, apothicaires et autres professeurs de chimie peuvent procéder à des expériences en laboratoire. Et pourtant, l’hydre n’est pas morte, comme le grand nombre de morts suspectes autour du trône va le démontrer. Songeons à Henriette d’Angleterre, au Grand Dauphin, à la dauphine et au duc de Bourgogne, au duc de Bretagne…

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here