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L’auberge rouge, une légende rurale

L’auberge rouge, une légende rurale

Surnommée l’Auberge sanglante, l’Ossuaire  ou encore le Coupe gorge , l’auberge de Peyrebeille, en Ardèche, éveille encore de nos jours la curiosité des touristes. La légende qui l’entoure est encore très présente dans la culture populaire. Mais il s’agit avant tout d’une affaire criminelle, l’une des plus médiatisées de son époque. Entre 1808 et 1831, Pierre et Marie Martin, d’anciens fermiers devenus propriétaires et tenanciers d’un établissement florissant, auraient détroussé plus de 50 voyageurs avant de les assassiner sauvagement. Le récit des atrocités, colporté par la rumeur, a passionné pendant deux ans la France du roi Louis-Philippe et donné lieu à un simulacre de procès.

Le 26 octobre 1831, la découverte sur les rives de l’Allier du cadavre d’un homme, le crâne fracassé et le genou broyé, bouleverse le quotidien des habitants de Lanarce, en Ardèche. Il s’agit d’Antoine Enjoins, un marchand de bovins ayant fait halte à l’auberge de Peyrebeille le 12 octobre 1831. Les soupçons se portent sur les tenanciers, les époux Martin. Un témoin, Claude Pagès, rapporte avoir vu le corps de la victime transporté sur une charrette par Pierre Martin, accompagné de son domestique, Jean Rochette, et d’un inconnu. On évoque également la disparition d’un énigmatique marchand juif aux alentours de l’auberge quelques mois auparavant. Le juge Étienne Filiat-Duclaux se rend à Peyrebeille pour un interrogatoire. Pierre Martin et son neveu André sont arrêtés le ter novembre, puis le lendemain Jean Rochette, et enfin Marie Martin. Le 18 juin 1833, le procès des « quatre monstres » s’ouvre au tribunal d’assises de Privas. Cent neuf témoins défilent et débitent les rumeurs les plus morbides : des mains humaines mijotant dans la marmite de la cuisine, des draps de lit et des murs tachés de sang, des corps de victimes, dont des enfants, incinérés dans le four à pain…

Les accusés condamnés sur des rumeurs

 Face à une telle profusion de témoignages frôlant l’invraisemblance voire le ridicule, le tribunal paraît proche d’acquitter les accusés. L’apparition d’un témoin capital, un mendiant du nom de Laurent Chaze, va bouleverser le cours de l’audience. Chassé de l’auberge, celui-ci se serait caché dans une remise d’où il aurait assisté au meurtre d’Enjolras. C’est sur la base dlauberge-rougee ce témoignage que, le 28 juin, les accusés sont jugés coupables du seul assassinat d’Antoine Enjolras. Les époux Martin et Jean Rochette sont condamnés à mort.
André Martin est acquitté. Les criminels sont ramenés vers le lieu de leur crime au cours d’une longue et pénible procession à travers l’Ardèche. L’échafaud est installé dans la cour de leur auberge, où ils sont guillotinés le 2 octobre 1833 devant une foule de 30 000 personnes, d’après certaines sources. Face au bourreau, Jean Rochette vocifère : « Maudits maîtres, que ne m’avez-vous pas fait faire Ses derniers mots, considérés comme des aveux, confortent le verdict du peuple. Après l’exécution, un bal a lieu devant l’établissement. Une légende est née : l’expression. Auberge rouge désigne dès lors tout établissement dans lequel est commis un crime de sang.

Les époux Martin sont-ils innocents ?

Le journaliste Paul d’Albigny est le premier à revenir sur le fond de l’affaire. Dans son étude, publiée en 1886, il reconstitue « 26 ans de vols et d’assassinats, de l’assassinat du jeune voyageur Claude Béraud en 1808 à celui d’Enjolras en 1831. Ce sont ensuite Charles Aimeras et Félix Viallet qui, dans leur ouvrage de 1945, versent au dossier des faits jusqu’alors inconnus, comme les assassinats d’un jeune colonel et d’un ex-préfet d’Empire. Maître Malzieu est le premier à remettre en cause la culpabilité des époux Martin. Pour lui, la mauvaise réputation des tenanciers et le fort caractère de Pierre Martin ont fait enfler la rumeur. La jalousie à l’encontre de ces fermiers devenus propriétaires d’un commerce prospère a également pesé dans l’accusation. Au moment de l’instruction, leur fortune est évaluée à 30 000 franc-or. Bien qu’exagéré, ce montant est colossal pour l’époque, de surcroît dans une région de tradition paysanne. Rien d’étonnant à ce que les langues se délient de manière fantaisiste et orientée dès la disparition d’Enjolras. La déposition du témoin Claude Pagès, entre-temps mort de fièvre, n’est d’ailleurs pas authentifiée et pourrait bien avoir été falsifiée.

Une justice entre errements et subjectivité

Le contexte historique est défavorable aux Martin. En Ardèche, l’ « affaire des forêts royales », qui restreint la liberté des paysans à ramasser le bois, a provoqué des émeutes réprimées par la gendarmerie en 1831. Le pouvoir central encourage alors les autorités locales à réaffaire-de-l-auberge-rougetablir l’ordre civil. L’affaire de l’auberge de Peyrebeille donne l’occasion de faire valoir l’autorité publique tout en satisfaisant la vindicte populaire. Ainsi, au cours de l’audience, les magistrats prennent des ragots pour argent comptant.
Les interrogatoires comportent peu de questions, et on se satisfait de réponses brèves. Les conditions dans lesquelles sont rédigés les procès-verbaux sont également sujettes à controverse. La langue occitane employée par les témoins est un obstacle : le greffier traduit leurs propos en français en ajoutant des indications superflues et parfois contradictoires. En résultent des incohérences patentes dans les pièces judiciaires, ce qui n’infléchit toutefois en rien la conviction des jurés. Enfin, chose inhabituelle, le président Fornier de Claussonne se livre, après les plaidoiries de la défense, à un résumé des débats ; c’est dans la forme un second réquisitoire à charge.

 La condamnation à mort des époux Martin et de leur valet, Jean Rochette, prononcée sur un flot de rumeurs infondées, est emblématique des errements de la justice française du début du XIXe siècle. Lors de l’instruction, la défense du bien commun et l’enjeu politique ont complètement occulté la recherche de la vérité. La partialité des magistrats a pâti de la pression populaire. Quant à la légende de I’Auberge rouge, elle a perduré au fil des siècles, car elle s’inspire d’une peur profonde, celle qu’éprouve tout voyageur d’être un jour assassiné dans son sommeil par des hôtes sanguinaires.

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