Oliver Cromwell et la guerre civile anglaise

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Cent quarante ans avant les Français, les Britanniques décapitent leur roi et instaurent un régime républicain militaire, une terreur, une dictature. Leur chef de file est Oliver Cromwell. Quelle est cette histoire si importante et pourtant si méconnue ?

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Qui le premier associa le nom de Robespierre (1758-1794) à celui d’Oliver Cromwell (1599-1658) ? Au cours de la séance de la Convention, particulièrement houleuse, du 8 thermidor (26 juillet 1794), Joseph Cambon (1756-1820), le créateur du Grand Livre de la dette publique, lança à Robespierre qui venait de s’emparer de la tribune : « À bas, à bas le Cromwell ! » Puis, Jean-Nicolas Billaud-Varenne (1756-1819) et Jean-Lambert Tallien (1867-1820), afin de dénoncer la tyrannie de Robespierre, le qualifièrent de « nouveau Cromwell Dire que ces mots coûtèrent la vie à« l’Incorruptible » serait offrir à l’histoire l’un de ces raccourcis qu’elle aime livrer de temps à autre afin de résumer une situation complexe.

De Cromwell à Robespierre

L’association des noms de ces deux hommes sembla en effet évidente pour les conventionnels qui, après s’être entre-tués et avoir fait exécuter bon nombre « d’ennemis de la Révolution », cherchaient à échapper au fil du rasoir national… Lors de cette fameuse séance du 8 thermidor, on entendit soudain une voix dominer le tumulte et crier à la cantonade : « Je te demande le décret d’accusation contre Robespierre. » C’était celle du citoyen Louis Louchet (1753-1813), que personne ou peu ne connaissait et qui, de l’avis des chroniqueurs contemporains, montra son courage en prononçant la phrase que chacun attendait. Ce Louchet était député de l’Aveyron et s’était toutefois distingué en prononçant, en son temps, un long discours destiné à maintenir la Terreur à l’ordre du jour. Il avait aussi voté la mort de Louis XVI.

Durant sa splendeur, Robespierre avait été comparé à Caton ou Aristide ; au moment de sa chute, ce fut donc le nom de Cromwell qui surgit. Ce fut sans doute Marguerite Élie Guadet, député de la Gironde et président du tribunal criminel de ce département, qui lança la plus longue diatribe comparant Robespierre au lord-protecteur : « Toi, c’est Cromwell qui parle, tu n’es qu’un lâche hypocrite, qui, sous un voile de modération, cache une ambition profonde et les desseins les plus sinistres. Toi, c’est Cromwell qui parle, brigand avoué et fier de tes crimes, tu ne peux trouver l’impunité de ceux que tu as commis, que dans ceux que tu médites encore… »

 Ces séances de la Convention, qui seraient prises pour des cauchemars si elles avaient été rêvées, furent des arènes dans lesquelles se jetèrent des groupuscules d’idéologues dont la seule fonction fut d’avoir obscurci l’histoire de France. Il est tout de même intéressant de les entendre s’invectiver et s’appuyer sur Oliver Cromwell. Voyaient-ils en lui leur modèle, leur ancêtre ou, au contraire, honteusement piteux de leur folie sanguinaire, se retranchaient-ils derrière sa figure, à laquelle ils n’avaient pu échapper ? Ce n’était plus Robespierre le père de la Révolution et eux ses thuriféraires, mais Cromwell, le comploteur, le régicide, l’incorruptible. La faute suprême lui incombait. Les conventionnels, sans le savoir, inventèrent la formule qu’un ministre socialiste prononça pour se dédouaner dans l’affaire du sang contaminé et qui fit florès : « Responsable, mais pas coupable. »

 Le « règne » de Robespierre dura un an ; le règne d’Oliver Cromwell dura, quant à lut cinq ans. Après l’exécution de Charles Ière d’Angleterre en 1649, Cromwell régna en tant que lord-protecteur du 16 décembre 1653 au 3 septembre 1858. La période fit vaciller la société anglaise. S’il est vrai que Cromwell et Robespierre sont apparus à la faveur d’une instabilité politique, il n’en reste pas moins qu’ils en ont accentué le désastre.

Les origines de Cromwell Oliver

Cromwell appartenait à la landed gentry, autrement dit la classe des vieux propriétaires. Les membres de cette classe n’étaient pas nobles, pas titrés, mais leurs origines étaient aussi anciennes que celles de la noblesse médiévale et leur appartenance leur donnait des droits, comme des devoirs, vis-à-vis de la Couronne. Rien ne prédisposait le jeune Cromwell à embrasser une carrière militaire. Il menait davantage l’existence d’un hobereau et, comme le souligna Jacques Bainville dans Les Dictateurs (1935) : « S’il devint chef de bande ce fut parce qu’il avait naturellement le génie militaire d’un chef d’armée. Si Cromwell était né dans la Cité avec le goût ou la tradition du négoce, il est probable que Charles Pr n’aurait pas eu la tête tranchée. »

Les débuts en politique

Oliver Cromwell débuta dans la vie publique en 1628 comme député de Cambridge aux Communes. Il y resta trois mois et rentra chez lui. C’est à cette époque m qu’il débuta ses prêches et ses diatribes contre l’influence catholique et contre la Haute-Église. Charles Ier souhaitant s’éloigner du calvinisme pour une religion plus sacramentelle, il craignait que l’Angleterre se soumette à Rome. Onze ans plus tard, en 1640, nouvelle convocation du Parlement qui ne siégea que trois mois, le roi, après une profonde mésentente, ayant prononcé le 5 mai sa dissolution. Cromwell rentra à nouveau chez lui. Il repartit pour Londres en novembre, une nouvelle convocation en poche. Il était loin de songer qu’il allait marquer son époque, son pays et l’histoire. Philip Warwick, qui devait laisser des drapeau_oliver_cromwellMémoires sur le règne de Charles-là, raconta : « Il parlait avec une éloquence pleine de ferveur. » Charles I°, qui ne ressemblait guère au portrait très flatteur qu’en réalisa Van Dick, était « petit, têtu, confit en dévotion ». Il était peut-être le monarque le plus mal taillé pour affronter les conflits portant sur les finances et la religion qui bouleversaient alors l’Angleterre. Au Parlement, on se lançait dans des discussions théologiques. Cromwell trouva là le moyen de s’imposer. Il comprit qu’il possédait un art de l’éloquence et en abusa, même si son langage était obscur. Les assemblées, aveuglées par leur passion religieuse, ne demandaient que cela. Puritains, lui et ses pairs considéraient que le roi était « méprisant » vis-à-vis d’eux. Le souverain refusait de discuter avec des hommes qui prenaient leurs désirs pour des commandements de Dieu. L’entente devenait impossible. La « Grande Remontrance », où tous ces griefs étaient rassemblés et qui développait avec plus de vigueur la « Pétition des droits », fut votée en novembre 1640. Cette fois, Cromwell avait été remarqué : « Le Parlement ne peut être victorieux que s’il a une armée à sa disposition. On n’oblige ni ne force personne avec des phrases et des mots. Il y faut des soldats et des armes », disait-il en substance.

 Le prêcheur venait de faire jaillir un autre de ses talents : il était aussi un militaire. « On sent chez lui le militaire-né. Il aime ses hommes, puritains enragés comme lui et qui ne demandent qu’à martyriser l’ennemi au nom des saints principes. Il leur impose une discipline de fer », nota Jacques Bainville. Sans ses Ironsides, les « Côtes de fer », il n’est pas certain que Cromwell ait réussi à s’imposer sur le terrain face aux troupes royalistes.

Rallumer la guerre civile

Après les batailles Marston-Moor (1644) et de Naseby (1645), le Parlement triompha, et ce, grâce au général Cromwell. Durant les trois années suivantes, il ne cessa, tant à Westminster que sur le terrain, d’exciter les passions contre Charles In. Son but ébatailles-de-nasebytait de rallumer la guerre civile afin d’imposer enfin les principes puritains. Cromwell voulait le roi, il l’aurait. Il mena promptement une seconde guerre civile. Une Haute Cour de justice fut nommée afin de déclarer le roi coupable d’avoir pris les armes contre ses sujets.
On en était arrivé à la « cruelle nécessité » de supprimer le monarque. Lorsque John Bradshaw, le président du tribunal, prononça l’acte d’accusation, il déclara qu’il parlait « au nom des communes assemblées en parlement et du bon peuple d’Angleterre ». Lady Ann Fairfax, s’éleva d’une tribune pour crier : « C’est un mensonge ; pas la moitié, pas le quart du peuple d’Angleterre. Oliver Cromwell est un traître. » On ordonna de faire feu sur cette tribune. Le 30 janvier 1649, Charles Ier fut décapité à la hache devant le palais de Whitehall, à Londres.

Lord-protecteur de la république d’Angleterre

 La voie était libre pour Cromwell qui proclama le Commonwealth, le 16 mai suivant. Il institua un nouveau Conseil d’État et un nouveau Parlement qui le nommèrent, en 1653, lord-protecteur de la république d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. La bonne entente ne dura pas. Le « nouveau » Parlement fut dissous dès le 20 avril 1653 : « Allons, Mo ou plutôt le Seigneur, nous en avons assez. Je vais mettre fin à votre bavardage. Il ne convient ni de l’intérêt de ces nations, ni au bien public, que vous siégiez ici plus longtemps », dit-il. On rapporte que l’on vit alors, fixé sur la porte de la salle des séances, un écriteau sur lequel était écrit : « Chambre non meublée à louer ». Ce serait Cromwell lui-même qui l’aurait apposé.

Le « despotisme puritain »

 Cromwell imposa par la terreur – les Irlandais catholiques s’en souviennent encore – une austérité qualifiée de « despotisme puritain ». Dans son essai consacré aux dictateurs, Jacques Bainville fait un constat qu’il s’agit sans doute de nuancer : « Cromwell a vaincu tous ses ennemis. Il règne. Il est nommé lord-protecteur. Il a toute la puissance. Qu’en va-t-il faire ? Rien. Littéralement rien ; il ne sait quel régime adopter. Il dit ‘qu’une organisation qui rappellerait le pouvoir monarchique serait très pratique’ et instaure un gouvernement militaire qui semble bien pire à la nation que l’absolutisme de Charles Pr. Lorsque les mécontents disent : ‘Nous nous sommes battus pour que la nation puisse se gouverner selon son choix », Cromwell répond avec une impuissance pleine d’angoisse : ‘Mais, où le trouverons-nous, ce choix ? Chez les épiscopaliens, les presbytériens, les indépendants, les anabaptistes ou les égalitaires r L’infirmité de la dictature anglaise se trahit dans cette réponse. Mais il faut trouver l’ironie suprême de cette aventure qui n’en manqua pas dans le fait que les principales difficultés que le Protecteur rencontra vinrent du Parlement. » Nous pouffions nous étonner qu’un tel personnage n’ait pas fait l’objet d’un attentat, d’une tentative de renversement. Il eut des opposants. Un pamphlet intitulé Killing No Murder, recommandait l’assassinat de Cromwell. Car tuer un tyran n’est pas un meurtre. On rapporte que le futur lord-protecteur, devant la verdeur des propos publiés et le succès remporté par l’opuscule, ne dormit plus jamais deux nuits de suite au même endroit. Ce pamphlet, bien que publié sous le pseudonyme de William Allen, peut être attribué à la plume de Silius Titus (1623-1704) ou d’Edward Sexby, ou à celle de William Allen dont on ne sait pas grand-chose ; on peut imaginer qu’il s’agit également d’une savante combinaison des trois. Cromwell ne fut finalement pas un mauvais politique : il favorisa le commerce, développa la marine, etc. Mais le bilan de son « règne » est maigre. Il mourut redouté et impopulaire, sans avoir réussi à imposer son système. Sa disparition soulagea la société anglaise et leva la chape puritaine qui pesait sur elle.

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