Histoire
Vercingétorix, Le jeune homme et la guerre

Vercingétorix, Le jeune homme et la guerre

Le regard de bronze embrasse la plaine des Laumes. La statue du fier guerrier gaulois se dresse à la pointe du plateau d’Alésia, comme pour rappeler au monde qui osa défier Jules Cesar, en septembre 52 av. J.-C., jusqu’à déstabiliser un temps la puissante armée romaine. Les cheveux longs, la moustache tombante, les braies battues par la grande épée semblent sortis d’une image d’Epinal, celle que la légende a promue au XIXe siècle.

Vercingétorix est le héros des écoles laïques. Les royalistes se rangeaient à l’ombre de Clovis, les républicains avaient besoin d’une allégorie de la Liberté, d’un «résistant» capable d’incarner la lutte pour l’indépendance du pays. Mais de quel pays s’agit-il ? Et quel homme de chair et de sang se dissimule derrière l’imposante statue commandée par Napoléon III? Dès que l’historien entre en action, les belles certitudes s’évanouissent.

De l’homme lui-même, nous découvrons très vite que nous ignorons tout, hormis les neuf mois de sa vie qui le virent affronter César, et principalement à la lumière des écrits du général romain lui-même. Nous savons que le chef gaulois était grand et charismatique. Nous n’avons guère d’indication sur son physique. A-t-il même porté la moustache ? Nous possédons deux monnaies qui pourraient nous permettre d’imaginer son aspect. La première, la plus célèbre, est celle où on le voit imberbe avec les cheveux bouclés. Il n’est pourtant pas sûr que le portrait soit fidèle. Certains historiens pensent, sans doute avec raison, qu’il est ici représenté selon le canon grec d’Apollon. Il s’agit d’un statère arverne. La seconde monnaie, romaine, est celle dite de Saserna qui dut être frappée à Rome vers 48 av. J.-C. pour célébrer la victoire de Jules Cesar alors que le chef gaulois était en captivité. Il porte collier de barbe et moustache. Sans doute se l’était-il laissé pousser lorsqu’il avait été à la tête de son armée. De même, la Gaule ne ressemblait guère à ce qu’en disaient les vieux livres des écoliers. Au temps de la conquête romaine, elle est composée d’une mosaïque de peuples qui n’ont en commun que la même origine celte. Ils se font souvent la guerre entre eux ; certains, comme les Eduens, sont des alliés de Rome. Quelques-uns ont gardé la tradition d’un pouvoir royal, d’autres ont adopté une sorte de démocratie au sein de laquelle les plus puissants tiennent les rênes, avec l’appui des druides. Il s’en trouve même qui opèrent une «révolution» à l’envers, réinstaurant la monarchie. De quoi susciter l’incompréhension et la méfiance des républicains romains qui jugent urgent de remettre un peu d’ordre dans ce pays en ébullition, ne serait-ce que pour assurer la sécurité de la Provincia dans le Sud, pacifiée par Marius depuis une quarantaine d’années.

Du fait de la richesse de leurs terres et de leur situation centrale, les Arvernes ont déjà une longue histoire derrière eux et jouissent d’un certain prestige chez les peuples voisins. Depuis un temps indéterminé, ils ont abandonné la royauté, mais l’un des personnages les plus puissants de la cité, le noble Celtillos, peu après être devenu père, a tenté un coup de force pour s’emparer du pouvoir et devenir roi. Il a échoué et a été condamné au bûcher. Son frère (ou beau-frère) Gobannitio appartenait au clan de ceux qui s’opposaient à la royauté. Son nom évoque la fonction du forgeron qui occupe dans la société une place prépondérante. La famille semble donc avoir appartenu à la plus haute aristocratie. Celtillos faisait figure de chef de clan, très respecté. Son fils portera toujours en lui l’orgueil de ses aïeux et aura à cœur de donner une suite à la légende paternelle. Ce fils n’est autre que Vercingétorix.

 Quand et où Vercingétorix est-il né ? Quel était son vrai nom ? Autant de mystères que les historiens antiques n’ont pas élucidés. Les spécialistes estiment qu’il a vu le jour entre 82 et 74 av. J.-C., en pays arverne, probablement dans le grand domaine rural familial, selon la tradition, plutôt qu’à Gergovie, la capitale politique. Son nom, « Roi suprême des guerriers», n’est à l’évidence qu’un surnom donné peut-être au moment où il s’est emparé du pouvoir (rix, de la même racine indo-européenne que rex en latin, signifie « roi»). Il s’agit d’un nom de guerrier dont l’historien latin Florus dit qu’il était effrayant à entendre. Si l’on suit la tradition celtique, il est possible d’imaginer qu’il s’est d’abord appelé Celtillognatos, «fils de Celtillos».

 L’enfance d’un chef

Si nous ignorons tout de sa jeunesse, on peut imaginer ce qu’elle fut en considérant celle des jeunes nobles d’autres pays celtes. Le fils de Celtillos a sans doute grandi dans un univers féminin, nourri par les femmes de l’entourage de sa mère, au sein d’une «fraternité de lait» qui compte beaucoup dans la société celtique. Elevé à la campagne, il a très peu vu son père, mort alors qu’il était encore tout jeune. César prétend que, chez les Gaulois, un enfant ne doit pas apparaître «en public sous les yeux de son père». En outre, dès son sevrage, on l’envoie dans une autre famille qui entreprendra son éducation sociale. Fils adoptif d’un autre clan, il commence à tisser des liens qui lui seront précieux à l’âge adulte. Il rencontre d’autres enfants, adoptifs comme lui, qui apprennent les rudiments de la chasse, le lancer du javelot, de la lance et le maniement de la lourde épée des guerriers. L’entrainement physique des plus sévères aguerrit les corps. Comme fils de noble, il se doit aussi de monter à cheval supérieurement.

 La formation de l’esprit, elle, relève des druides, à la fois philosophes et théologiens (selon le Grec Diodore), que les jeunes fréquentent et honorent grandement. Mais l’enseignement dispensé est oral. Les druides n’apprennent ni à lire ni à écrire. Le fils de Celtillos, comme les autres, doit donc mémoriser des milliers de vers, ce qui constitue un excellent exercice mental. La théologie et la mythologie celtiques forment le cœur de cet apprentissage. Les druides se chargent encore de transmettre bien d’autres disciplines, et leur savoir, selon César, est encydopédique. En histoire, nous pouvons supposer que Vercingétorix s’enflamme au récit glorieux des faits et gestes de ses ancêtres, par exemple, la prise de Rome en 390 av. J.-C. ! La revanche romaine n’attendra plus longtemps. Autre discipline importante : l’éloquence. Les Gaulois se montrent très sensibles au pouvoir de la parole et aiment s’abîmer dans des disputes sans fin.

Enfin, à l’âge de 16 ans, l’adolescent va se frotter à d’autres compagnons d’armes, tous nobles, et parachever sa formation de soldat. Le guerrier gaulois a la réputation d’être effrayant, dans un accoutrement multicolore qui intriguait l’adversaire. Avec ses frères d’armes, le fils de Celtillos aime sans doute festoyer et surtout boire à en perdre conscience. Si l’on en croit Diodore, il fréquente peu les femmes et entretient, comme les autres, des relations avec son « compagnon de lit ». Le Grec peut s’étonner de voir ces jeunes «prostituer la fleur de leur jeunesse au mépris de la pudeur» :

la pratique de la bisexualité n’a rien d’étonnant dans l’Antiquité ; on la retrouve couramment en Grèce comme à Rome. Peut-être le fils de Celtillos a-t-il reçu une initiation comme cela se passait habituellement chez les Celtes d’Irlande, mais nous n’en savons rien. Cep eut être à l’occasion de semblables ritesqu’on lui donna son nom de chef et que Celtillognatos devint le « roi suprême des guerriers».

Vers 60 av. J.-C., Vercingétorix a environ 18 ans. Il revient au domaine paternel et se fait reconnaître comme le maître de son dan. La famille et les clients de Celtillos font allégeance au fils de l’ancien seigneur. Peu après, Jules Cesar intervient en Gaule et vainc le roi germain Arioviste. Les Gaulois sont plutôt satisfaits de cette victoire et le proconsul romain en profite pour lancer une vaste entreprise de séduction. Mais les Belges se méfient et, hormis les Rèmes de Reims, se soulèvent contre César. Ce dernier les défait, jetant le doute dans les esprits gaulois.

 Cependant, les Arvernes ont été épargnés par la guerre. César semble avoir formé le dessein de se concilier ce grand peuple du centre. Vercingétorix est le plus puissant des chefs arvernes. Il réfléchit à la situation. Certes, il nourrit déjà l’idée de devenir roi, mais César ne vient-il pas de créer Commios roi des Atrébates sur la côte face à l’île de Bretagne ? Cet épisode l’a-t-il influencé ? Il décide de rejoindre César qui lui décerne le titre d’«ami de César ». Le chef arverne entre ainsi à l’état-major du proconsul. Il commandera une troupe de cavaliers gaulois pendant plusieurs mois en 57 ou 56 av. J.-C., ce qui lui laisse le temps d’étudier la stratégie du général en chef. Même si la classe dirigeante de plusieurs peuples gaulois est, à cette heure, favorable au Romain, le titre d’«ami de César » suscite des jalousies.

En 56 av. J.-C., César, par diverses opérations, a réussi à circonscrire la Gaule celtique et pense un moment que la conquête est terminée. Mais plusieurs insurrections de peuples gaulois l’obligent à intervenir. Vercingétorix le quitte et rentre à Gergovie. Les Romains ont fort à faire en 55-54 av. 1.-C. pour éteindre les foyers de la révolte et, fin 53 av. J.-C., César réunit en assemblée les chefs de la Gaule. Il croit avoir enfin pacifié le pays et pouvoir rentrer en Italie du Nord pour régler ses comptes avec ses adversaires politiques à Rome. C’est le moment que choisit Vercingétorix pour sortir de l’ombre. Les Carnutes se soulèvent et le fils de Celtillos veut les aider. Les nobles arvernes et son oncle Gobannitio, fatigués par ce jeune intrigant, le chassent de Gergovie. Il enrôle alors une armée de plébéiens qui le proclament roi. Son renom est tel qu’il envoie des ambassadeurs à travers la Gaule et plus de dix peuples répondent à son appel, prêts à s’unir pour combattre César. Le proconsul, revenu de Cisalpine en catastrophe, surprend tout le monde en franchissant les Cévennes en plein hiver. Il reprend plusieurs villes. Vercingétorix persuade alors ses alliés de pratiquer la politique de la terre brûlée, mais la ville d’Avaricum (Bourges) refuse et César s’en empare. Puis il descend vers Gergovie devant laquelle il échoue. Presque toute la Gaule (sauf les Rèmes, les Lingons et les Trévires) est alors ralliée à Vercingétorix (même les Eduens). Ses délégués se réunissent à Bibracte et reconnaissent le jeune Arverne comme chef suprême. Les révoltes qui se succèdent obligent César à intervenir encore. Vercingétorix veut lui couper la route près des sources de la Seine. Mais les cavaliers germains que César a fait venir en urgence, redoutablement féroces sur leurs petits chevaux rapides, font merveille et mettent Vercingétorix en déroute. Le Gaulois se réfugie dans la citadelle d’Alésia, poursuivi par César qui établit un siège redoutable autour de la cité Mandu Bienne. On connaît la suite. Les supplices de l’enfermement, la faim, le sacrifice des innocents, puis l’attente de l’armée de secours qui arrive in extremis. La dernière bataille enfin, et César qui vainc les troupes gauloises. De peu, il est vrai, et encore grâce aux cavaliers germains. Vercingétorix est battu. Il a 25 ans environ, peut-être un peu plus. Il décide de se livrer à son vainqueur pour tenter de sauver ses compagnons. Remis le lendemain à César, le jeune homme est envoyé à Rome comme captif. Vercingétorix n’est plus roi. Il a régné neuf mois. Six ans plus tard, en 46 av. J.-C., à Rome, fin septembre, encore. César, après bien des vicissitudes, peut enfin célébrer son triomphe. On extrait Vercingétorix de sa prison, la Mamertine, au nord du Forum, dont la pièce en sous-sol se nomme le Tullianum. Il y a attendu la consécration de son vainqueur. Il porte un léger collier de barbe, une moustache, un petit bouc. Ses traits émaciés trahissent la longue détention. Il défile, comme le plus glorieux trophée du maitre de Rome. Puis il est reconduit au Tullianum. César n’a plus que faire de lui. Dans la salle basse de la prison, le geôlier l’attend pour l’étrangler. Son corps est jeté dans le Tibre. Le mythe peut prendre son envol.

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